—Oh! oui; mais c’est impossible, dit la jeune comédienne; un fossé profond entoure le château, le pont-levis est ramené. Toute évasion est impraticable.
—Chiquita se rit des grilles, des serrures, des murailles et des douves; Chiquita peut sortir à son gré de la prison la mieux close et s’envoler dans la lune aux yeux du geôlier ébahi. Si elle veut, avant que le soleil se lève, le Capitaine saura où est cachée celle qu’il cherche.»
Isabelle craignait, en entendant ces phrases incohérentes, que la folie n’eût troublé le faible cerveau de Chiquita; mais la physionomie de l’enfant était si parfaitement calme, ses yeux avaient un regard si lucide, et le son de sa voix un tel accent de conviction, que cette supposition n’était pas admissible; cette étrange créature possédait certainement une partie du pouvoir presque magique qu’elle s’attribuait.
Comme pour convaincre Isabelle qu’elle ne se vantait point, elle lui dit: «Je vais sortir d’ici tout à l’heure; laisse-moi réfléchir un instant pour trouver le moyen; ne parle pas, retiens ta respiration; le moindre bruit me distrait; il faut que j’entende l’Esprit.»
Chiquita pencha la tête, mit la main sur ses yeux afin de s’isoler, resta quelques minutes dans une immobilité morte, puis elle releva le front, ouvrit la fenêtre, monta sur l’appui et plongea dans l’obscurité un regard d’une intensité profonde. Au bas de la muraille clapotait l’eau sombre du fossé poussée par la bise nocturne.
«Va-t-elle, en effet, prendre son vol comme une chauve-souris?» se disait la jeune actrice qui suivait d’un œil attentif tous les mouvements de Chiquita.
En face de la fenêtre, de l’autre côté de la douve, se dressait un grand arbre plusieurs fois centenaire, dont les maîtresses branches s’étendaient presque horizontalement moitié sur la terre, moitié sur l’eau du fossé; mais il s’en fallait de huit ou dix pieds que l’extrémité du plus long branchage atteignît la muraille. C’était sur cet arbre qu’était basé le projet d’évasion de Chiquita. Elle rentra dans la chambre, elle tira d’une de ses poches une cordelette de crin, très-fine, très-serrée, mesurant de sept à huit brasses, la déroula méthodiquement sur le parquet; tira de son autre poche une sorte d’hameçon de fer qu’elle accrocha à la corde; puis elle s’approcha de la fenêtre et lança le crochet dans les branches de l’arbre. La première fois l’ongle de fer ne mordit pas et retomba avec la corde en sonnant sur les pierres du mur. A la seconde tentative, la griffe de l’hameçon piqua l’écorce et Chiquita tira la corde à elle, en priant Isabelle de s’y suspendre de tout son poids. La branche accrochée céda autant que la flexibilité du tronc le permettait, et se rapprocha de la croisée de cinq ou six pieds. Alors Chiquita fixa la cordelette après la serrurerie du balcon par un nœud qui ne pouvait glisser et, soulevant son corps frêle avec une agilité singulière, elle se pendit des mains au cordage, et par des déplacements de poignets eut bientôt gagné la branche qu’elle enfourcha dès qu’elle la sentit solide.
«Défais maintenant le nœud de la corde que je la retire à moi, dit-elle à la prisonnière d’une voix basse mais distincte, à moins que tu n’aies envie de me suivre, mais la peur te serrerait le col, et le vertige te tirerait par les pieds pour te faire tomber dans l’eau. Adieu! je vais à Paris et je serai bientôt de retour. On marche vite au clair de lune.»
Isabelle obéit, et l’arbre n’étant plus maintenu, reprit sa position ordinaire, reportant Chiquita à l’autre bord du fossé. En moins d’une minute, s’aidant des genoux et des mains, elle se trouva au bas du tronc, sur la terre ferme, et bientôt la captive la vit s’éloigner d’un pas rapide et se perdre dans les ombres bleuâtres de la nuit.
Tout ce qui venait de se passer semblait un rêve à Isabelle. En proie à une sorte de stupeur, elle n’avait pas encore refermé la fenêtre, et elle regardait l’arbre immobile qui dessinait en face d’elle les linéaments noirs de son squelette sur le gris laiteux d’un nuage pénétré d’une lumière diffuse par le disque de l’astre qu’il cachait à demi. Elle frémissait en voyant combien était frêle à son extrémité la branche à laquelle n’avait pas craint de se confier la courageuse et légère Chiquita. Elle s’attendrissait à l’idée de l’attachement que lui montrait ce pauvre être misérable et sauvage dont les yeux étaient si beaux, si lumineux et si passionnés, yeux de femme dans un visage d’enfant, et qui montrait tant de reconnaissance pour un chétif cadeau. Comme la fraîcheur la saisissait et faisait s’entre-choquer avec une crépitation fébrile ses petites dents de perles, elle referma la croisée, rabattit les rideaux et s’arrangea dans un fauteuil, au coin du feu, les pieds sur les boules de cuivre des chenets.