Elle était à peine assise, que le majordome entra suivi des deux mêmes valets qui portaient une petite table couverte d’une riche nappe à frange ouvragée, où était servi un souper non moins fin et délicat que le dîner. Quelques minutes plus tôt, l’entrée de ces laquais eût déjoué l’évasion de Chiquita. Isabelle, tout agitée encore de cette scène émouvante, ne toucha point aux mets placés devant elle, et fit signe qu’on les remportât. Mais le majordome fit placer près du lit un en-cas de blancs-mangers et de massepains; il fit aussi déployer sur un fauteuil une robe, des coiffes et un manteau de nuit tout garni de dentelles et de la bonne faiseuse. D’énormes bûches furent jetées sur les braises croulantes et l’on renouvela les bougies. Cela fait, le majordome dit à Isabelle que si elle avait besoin d’une femme de chambre qui l’accommodât, on allait lui en envoyer une.

La jeune comédienne ayant fait un geste de dénégation, le majordome s’en alla, sur un salut le plus respectueux du monde.

Lorsque le majordome et les laquais furent retirés, Isabelle, ayant jeté le manteau de nuit sur ses épaules, se coucha tout habillée sans se mettre entre les draps, pour être promptement debout en cas d’alerte. Elle sortit de son corsage le couteau de Chiquita, l’ouvrit, en tourna la virole et le plaça près d’elle à portée de sa main. Ces précautions prises, elle abaissa ses longues paupières avec la volonté de dormir, mais le sommeil se faisait prier. Les événements de la journée avaient agité les nerfs d’Isabelle, et les appréhensions de la nuit n’étaient guère faites pour les calmer. D’ailleurs, ces châteaux anciens qu’on n’habite plus ont, pendant les heures sombres, des physionomies singulières; il semble qu’on y dérange quelqu’un, et qu’un hôte invisible se retire à votre approche par quelque couloir secret caché dans les murs. Toutes sortes de petits bruits inexplicables s’y produisent inopinément. Un meuble craque, l’horloge de la mort frappe ses coups secs contre la boiserie, un rat passe derrière la tenture, une bûche piquée des vers éclate dans le feu comme un marron d’artifice et vous réveille avec transes au moment même où vous alliez vous assoupir. C’est ce qui arrivait à la jeune prisonnière; elle se dressait, ouvrait des yeux effarés, promenait ses regards autour de la chambre, et, n’y voyant rien que d’ordinaire, elle reposait sa tête sur l’oreiller. Le somme finit cependant par l’envahir, de manière à la séparer du monde réel dont les rumeurs ne lui parvenaient plus. Vallombreuse, s’il eût été là, aurait eu beau jeu pour ses entreprises téméraires et galantes; car la fatigue avait vaincu la pudeur. Heureusement pour Isabelle, le jeune duc n’était point encore arrivé au château. Ne se souciait-il déjà plus de sa proie la tenant désormais dans son aire, et la possibilité de satisfaire son caprice l’avait-il éteint? Nullement; la volonté était plus tenace chez ce beau et méchant duc, surtout la volonté de mal faire; car il éprouvait, en dehors de la volupté, un certain plaisir pervers à se jouer de toute loi divine et humaine; mais, pour détourner les soupçons, le jour même de l’enlèvement, il s’était montré à Saint-Germain, avait fait sa cour au roi, suivi la chasse, et, sans affectation, parlé à plusieurs personnes. Le soir, il avait joué et perdu ostensiblement des sommes qui eussent été importantes pour quelqu’un de moins riche. Il avait paru de charmante humeur, surtout depuis qu’un affidé venu à franc étrier s’était incliné en lui remettant un pli. Ce besoin d’établir, en cas de recherches, un incontestable alibi, avait sauvegardé cette nuit-là la pudicité d’Isabelle.

Après un sommeil traversé de rêves bizarres où tantôt elle voyait Chiquita courir en agitant ses bras comme des ailes devant le capitaine Fracasse à cheval, tantôt le duc de Vallombreuse avec des yeux flamboyants pleins de haine et d’amour, Isabelle s’éveilla et fut surprise du temps qu’elle avait dormi. Les bougies avaient brûlé jusqu’aux bobèches, les bûches s’étaient consumées, et un gai rayon de soleil pénétrant par l’interstice des rideaux s’émancipait jusqu’à jouer sur son lit encore qu’il n’eût pas été présenté. Ce fut pour la jeune femme un grand soulagement que le retour de la lumière. Sa position, sans doute, n’en valait guère mieux; mais le danger n’était plus grossi de ces terreurs fantastiques que la nuit et l’inconnu apportent aux esprits les plus fermes. Pourtant sa joie ne fut pas de longue durée, car un grincement de chaînes se fit entendre; le pont-levis s’abaissa: le roulement d’un carrosse mené d’un grand train retentit sur le plateau du tablier, gronda sous la voûte comme un tonnerre sourd et s’éteignit dans la cour intérieure.

Qui pouvait entrer de cette façon altière et magistrale si ce n’est le seigneur du lieu, le duc de Vallombreuse lui-même? Isabelle sentit à ce mouvement qui avertit la colombe de la présence du vautour, bien qu’elle ne le voie pas encore, que c’était bien l’ennemi et non un autre. Ses belles joues en devinrent pâles comme cire vierge, et son pauvre petit cœur se mit à battre la chamade dans la forteresse de son corsage quoiqu’il n’eût aucune envie de se rendre. Mais bientôt faisant effort sur elle-même, cette courageuse fille rappela ses esprits et se prépara pour la défense. «Pourvu, se disait-elle, que Chiquita arrive à temps et m’amène du secours!» et ses yeux involontairement se tournaient vers le médaillon placé au-dessus de la cheminée: «O toi, qui as l’air si noble et si bon, protége-moi contre l’insolence et la perversité de ta race. Ne permets pas que ces lieux où rayonne ton image soient témoins de mon déshonneur!»

Au bout d’une heure que le jeune duc employa à réparer le désordre qu’apporte toujours dans une toilette un voyage rapide, le majordome entra cérémonieusement chez Isabelle et lui demanda si elle pouvait recevoir monsieur le duc de Vallombreuse.

«Je suis prisonnière, répondit la jeune femme avec beaucoup de dignité; ma réponse n’est pas plus libre que ma personne, et cette demande, qui serait polie en situation ordinaire, n’est que dérisoire en l’état où je suis. Je n’ai aucun moyen d’empêcher monsieur le duc d’entrer dans cette chambre d’où je ne puis sortir. Sa visite, je ne l’accepte point; je la subis. C’est un cas de force majeure. Qu’il vienne s’il lui plaît de venir, à cette heure ou à une autre: ce m’est tout un. Allez lui redire mes paroles.»

Le majordome s’inclina, se retira à reculons vers la porte, car les plus grands égards lui avaient été recommandés à l’endroit d’Isabelle, et disparut pour aller dire à son maître que «mademoiselle» consentait à le recevoir.

Au bout de quelques instants le majordome reparut, annonçant le duc de Vallombreuse.

Isabelle s’était levée à demi de son fauteuil, où l’émotion la fit retomber couverte d’une mortelle pâleur. Vallombreuse s’avança vers elle, chapeau bas, dans l’attitude du plus profond respect. Comme il la vit tressaillir à son approche, il s’arrêta au milieu de la chambre, salua la jeune comédienne, et lui dit de cette voix qu’il savait rendre si douce pour séduire: