Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui certainement l’eût tué, sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte. Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure étonna Piedgris et le fit chanceler; en sorte que le comédien, imprimant au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le faire tenir tout à fait tranquille.
... un grand corps, brisant les menues branches, fit son entrée au milieu de la bataille,... ([Page 407.])
Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit jaillir des étincelles; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva; mais, avant qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui cria: «Rendez-vous, ou vous êtes mort!»
A ce moment critique, un grand corps brisant les menues branches, fit son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu avisant la situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité: «Tu peux te soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant; il a ta vie au bout de son épée. Tu as loyalement fait ton devoir; considère-toi comme prisonnier de guerre.»
Puis, se tournant vers Sigognac: «Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous désormais.»
Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air assez piteux, la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge s’élargissait.
«Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde (car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors de combat, afin de ménager leur peau qui pourtant ne vaut pas grand’chose.»