Et, se penchant sur les corps gisants sur le plancher, il tira de son haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un cadavre dont il avait la pâleur livide.
Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à la disposition du capitaine; services qui n’étaient pas à dédaigner en ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades, soldés par des intérêts divers, se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent, mais cela ne faisait point scrupule.
On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche, franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque, étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre, tombé en travers de l’eau, servait à la fois de pont volant et d’échelle aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère Isabelle, aimée de toute la troupe, et de lui particulièrement. Si on ne l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient nullement à sa couardise; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension; mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades, sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante. Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de porter son corps.
«Humph! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser sur un fil d’araignée, qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran de comédie, plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne, épaisse et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de grenouilles et de crapauds, et je m’y enfonce en la vase jusque par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc, volte-face; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque chose.»
Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure, plus prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa descente. Tout à coup, il s’arrêta. Un léger bruit, comme d’un frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite de l’arbre. Pour n’être point aperçu, il se pencha, s’aplatit autant que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes, et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade, Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce qui, à travers l’ombre, lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses moustaches. Hérode, avec sa forte main, lui saisit le col, et lui serra la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants firent quelques mouvements convulsifs; et bientôt le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes jusque sous les pieds d’Hérode.
«Et d’un, se dit le Tyran; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse.»
Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de pistolet; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa l’obscurité, une détonation se fit entendre, et une balle passa à deux ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une tortue en sa carapace, dont bien lui prit.
«Triple corne de cocu! grogna une voix rauque, qui n’était autre que celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.
—Un peu, mon petit, répond Hérode, je suis pourtant assez gros; il faut que tu sois diantrement maladroit; mais toi, pare celle-là.»
Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir, arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau, après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura