... le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre... ([Page 410.])
que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la force du coup ayant été rompue.
Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés. La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule, suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran, il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un peu l’étau, et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde gorgée d’air, puis Hérode le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit les mains toutes grandes et le bretteur tomba; mais c’était un gaillard leste et robuste, comme nous l’avons dit, et, de ses doigts crispés, il se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme, pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise, s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu voir le sang jaillir des ongles bleuis.
La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux dilatés regardaient fixement la profondeur sombre; ses oreilles bourdonnaient; des sifflements traversaient ses tempes comme des flèches; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct toujours vivace de la conservation: il ne savait pas nager, et, pour lui, ce fossé c’était le tombeau.
Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond, Hérode était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le tronc d’arbre, il dit à La Râpée:
«Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.
—Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces; mais faites vite, par pitié, je tombe.»