De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta, grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée de chiffon.
Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons, il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme, où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une masse inerte.
«Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous le nez, lui dit le Tyran en fouillant à sa poche; mais voici un cordial qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la quintessence solaire.»
Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur défaillant.
«Allons, tète-moi ce petit lait; deux ou trois gorgées encore et tu seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne.»
Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa souplesse.
«Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons de ce perchoir où je n’ai pas toutes mes aises, sur le sacro-saint plancher des vaches, qui sied mieux à ma corpulence. Va devant,» ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans l’autre sens.
La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du fossé un groupe en sentinelle, composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque. «Ami,» leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix basse au comédien: «Ne sonnez mot et marchez sur mes talons.»
Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta: «Ce compagnon et moi nous sommes blessés, et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver nos plaies et les bander.»
Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode: «Vous m’avez généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne me regarde point comme quitte; si vous avez jamais besoin de moi, vous me trouverez. Maintenant, allez à vos affaires. Je tourne par ici, tournez par là.»