«De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains souvenirs; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession? dit le vieux seigneur d’une voix émue.

—Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie recueilli de ma mère, répondit Isabelle.

—Et qui était votre mère, que faisait-elle? dit le prince avec un redoublement d’intérêt.

—Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.

—Cornélia! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle; mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit à Isabelle: Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai quand il faudra.

—Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance, s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue se pencher vers son berceau.

—Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais trouver étrange votre présence armée dans mon château; mais je sais le motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils dégénéré qui déshonore ma vieillesse?»

Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic; il était affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait aux coins de la bouche; il ôta même son chapeau, malgré la douleur atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi découvert et silencieux.

«Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous, la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre, continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse résistance?—votre sœur!

—Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre! répondit Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage livide les sueurs de l’agonie; mais je ne suis pas coupable comme vous le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire à la parole d’un gentilhomme expirant.»