Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles, moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se connaître mieux que pas un aux choses du cœur.
Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis; un tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de l’escalier.
Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine, vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches, sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de muscles indiquât, en aucune façon, qu’ils aperçussent le spectacle assez singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.
Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse. Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des successions le rendît à son tour chef de famille.
A l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au ciel en poussant un soupir. «Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque diligence que j’aie faite,» et il se baissa vers la jeune comédienne dont il prit la main inerte.
A cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre, brillait au doigt annulaire une bague, dont une améthyste assez grosse formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher, et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.
Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.
«Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce monstre indigne de ma race?»
Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le tenait-elle? «Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et la mienne? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce damné libertin; cet amour est un inceste; oh! je suis cruellement puni d’une faute ancienne.»
Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à un type autrefois chéri.