sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte. Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu par une chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher; l’épée du Baron faillit lui clouer la main sur la bouche; mais la pointe, relevée par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce. Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer; un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche, il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.

Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les rivaux y vissent plus clair. Attention touchante!

«Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense; mais s’il se fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui. Ah! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je vous disais? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture. Vallombreuse est touché; non, il a fait une retraite fort à propos.»

Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.

«Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces drôles. Je fais mon affaire du Capitaine;» et il courut sur lui l’épée haute.

L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa garde; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.

Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle manière; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et brutalisait avec une férocité fantasque.

«A moi, coquins! à moi, soupira-t-il d’une voix faible. Laisserez-vous ainsi votre duc sans aide et sans secours?»

Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode montait, d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle, sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer, et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode, se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement, comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.

En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe fort admiré de Lampourde. Le Baron s’agenouilla près de son amie, lui prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du fond d’un rêve, il lui dit: «Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne, maintenant, ne vous saurait nuire.»