«Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements? disait Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son fils? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet blasonné? Ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre? Après tout, puisque le théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient même d’avoir vu le prince qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille à rechercher son père; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.

—Oui, je savais cela, répondit Sigognac; sans attacher autrement d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille, qu’il y avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve précisément son frère! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux; un ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son honneur que par cette mort. Malheureux que je suis! j’ai moi-même créé l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais. De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle en deuil? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais c’était le sang fraternel! Quand bien même elle me pardonnerait et me verrait sans horreur, le prince qui maintenant a sur elle des droits de père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh! je suis né sous une étoile enragée.

—Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant, après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre. Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure que vous ne pensez.

—Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide, froid et pâle, devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.

—Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles. Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit. Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer. Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre deux rangées de manches à balais, sous la lueur froide de la lune.»

Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive; mais pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches, posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason, toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants. Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle et de prix, et de main d’ouvrier; mais ces mythologies féroces avaient je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux d’airain, défenseurs de la toison d’or, et on eût dit que Vallombreuse, gisant inanimé au-dessous-d’eux, fût une de leurs victimes.

Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite, étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes, témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.

Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il déplorait, c’était la mort de sa maison: une douleur inconnue aux bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.

Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé, crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont l’objet.

«Et ce médecin qui ne vient pas! fit le prince avec impatience, il y a peut-être encore quelque remède.»