Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut, accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le miroir; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.
«La vie n’est pas complétement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers le prince et en essuyant son miroir; le blessé respire encore, et tant que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance. Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait ensuite votre douleur plus amère: j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse n’avait point exhalé le dernier soupir; voilà tout. De là à le ramener en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué sur-le-champ.
—Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé son examen.»
La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et saccagé par la lutte qui s’y était passée.
Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse, déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était fait en dedans; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.
«Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse; il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.
—N’est-ce pas qu’il vivra? fit le prince; si vous le sauvez, je vous ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits; ce que vous demanderez, vous l’obtiendrez.
—Oh! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien encore; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave, très-grave. Cependant comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti, sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en réchappe, à moins de complications imprévues: il y a pour de tels cas des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de ressources! La séve de la vie encore ascendante répare si vite les pertes et rajuste si bien les dégâts! Avec des ventouses et des scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les compresses, que je pose le premier appareil.»
L’opération terminée, le chirurgien dit au prince: «Ordonnez, s’il vous plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi, monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils... jusqu’à demain.»
Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins de l’état du jeune duc.