Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire; seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées naguère, pétillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas perdu pour M. le duc. A cette nouvelle, la joie disparut de son masque sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.
Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée, et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la reconnaissait pour sa fille; elle se greffait, humble fleur, sur un des rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un héros! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que des têtes couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait, sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce château, naguère sa prison, était devenu sa demeure; elle y était chez elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de toute attente.
Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus grande joie; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle sa vie de théâtre; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux? Pauvre, elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune; riche, c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas, peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le priver d’un fils; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre alliance; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et doué comme un prince des contes de fées.
Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.
«Que veux-tu, ma chère enfant? lui dit Isabelle de sa voix la plus douce, tu n’es donc pas partie avec les autres? si tu désires rester près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.
—Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita; mais je ne puis rester avec toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent: «Soy de un dueño,» ce qui signifie: «Je n’ai qu’un maître,» une belle parole digne de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela doit être si bon!
—Oh! de tout mon cœur! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son émotion était forte.
—Maintenant, adieu!» dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.
Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et elle dit à Isabelle:
«Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin.»