Enfin Sigognac entra dans sa chambre et posa la lampe sur la petite table où gisait encore le volume de Ronsard, qu’il lisait lorsque les comédiens vinrent frapper nuitamment à la porte du manoir. Le papier, couturé de ratures, brouillon d’un sonnet inachevé, était toujours à la même place. Le lit, qu’on n’avait pas refait, gardait moulée l’empreinte des dernières personnes qui s’y étaient reposées. Isabelle avait dormi là. Sa jolie tête s’était appuyée à cet oreiller, confident de bien des rêves!
A cette pensée, Sigognac se sentit le cœur voluptueusement torturé par une agréable douleur, si l’on peut joindre ensemble ces mots ennemis de nature. Son imagination se représentait avec vivacité les appas de cette adorable fille; sa raison, d’une voix importune et chagrine, lui disait qu’Isabelle était à jamais perdue pour lui, et pourtant il lui semblait voir par l’effet d’une fantasmagorie amoureuse ce pur et charmant visage entre les plis des rideaux entr’ouverts comme celui d’une chaste épouse qui attend le retour de l’époux.
Pour en finir avec ces visions qui lui amollissaient le courage, il se déshabilla et se coucha, baisant la place autrefois occupée par Isabelle; mais, malgré la fatigue, le sommeil fut long à venir, et ses yeux errèrent plus d’une heure autour de la chambre délabrée, tantôt suivant quelque bizarre reflet de lune sur les vitres dépolies, tantôt regardant avec une fixité inconsciente le chasseur de halbrans dans la forêt d’arbres bleus et jaunes, sujet de la vieille tapisserie.
Si le maître veillait, l’animal dormait. Béelzébuth, roulé en boule aux pieds de Sigognac, ronflait comme le chat de Mahomet sur la manche du prophète. La profonde quiétude de la bête finit par gagner l’homme, et le jeune Baron partit pour le pays des rêves.
Quand vint l’aurore, Sigognac fut plus frappé qu’il ne l’avait été la veille de l’état de dévastation où se trouvait son manoir. Le jour n’a pas de compassion pour les ruines et les vieilleries; il en montre cruellement les pauvretés, les rides, les taches, les décolorations, les poussières, les moisissures; la nuit, plus miséricordieuse, adoucit tout de ses ombres amies, et du pan de son voile essuie les larmes des choses. Les chambres, si vastes jadis, lui paraissaient petites, et il s’étonnait de les avoir gardées tellement grandes en son souvenir; mais bientôt il reprit la mesure de son manoir et rentra dans sa vie ancienne comme dans un vieil habit qu’on a quelque temps quitté pour en mettre un neuf; il se sentait à l’aise dans ce vêtement usé dont ses habitudes avaient formé les plis. Sa journée s’arrangeait ainsi. Il allait faire une courte prière dans la chapelle en ruine où reposaient ses aïeux, arrachait quelque ronce d’une tombe brisée, dépêchait son frugal repas, tirait des armes avec Pierre, montait Bayard ou le bidet qu’il avait conservé et, après une longue excursion, revenait au logis, silencieux et morne comme autrefois, puis il soupait entre Béelzébuth et Miraut et se couchait en feuilletant, pour s’endormir, un des volumes dépareillés et déjà cent fois lus de sa bibliothèque dévastée par les rats faméliques. Comme on voit, il ne survivait rien du brillant capitaine Fracasse, du hardi rival de Vallombreuse; Sigognac était bien redevenu le châtelain du château de la Misère.
Un jour, il descendit au jardin où il avait conduit les deux jeunes comédiennes. Le jardin était plus inculte, plus désordonné et plus touffu en mauvaises herbes que jamais; cependant, l’églantier, qui avait fourni une rose pour Isabelle et un bouton pour Sérafine, afin qu’il ne fût pas dit que deux dames sortissent d’un parterre sans être quelque peu fleuries, semblait cette fois, comme l’autre, s’être piqué d’honneur. Sur la même branche s’épanouissaient deux charmantes petites roses, aux frêles pétales, ouvertes le matin et gardant encore dans leur cœur deux ou trois perles de rosée.
Cette vue attendrit singulièrement Sigognac par le souvenir qu’elle éveillait en lui. Il se rappela cette phrase d’Isabelle: «Dans cette promenade au jardin où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous pussiez me faire; j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et silencieusement je vous ai donné mon âme en échange.»
Il prit la rose, en aspira passionnément l’odeur et mit ses lèvres sur les feuilles, croyant que ce fussent les lèvres de son amie, non moins douces, vermeilles et parfumées. Depuis qu’il était séparé d’Isabelle, il ne faisait qu’y penser, et il comprenait combien elle était indispensable à sa vie. Pendant les premiers jours, l’étourdissement de toutes ces aventures accumulées, la stupeur de ces revirements de fortune, la distraction forcée du voyage l’avaient empêché de se rendre compte du véritable état de son âme. Mais, rentré dans la solitude, le calme et le silence, il retrouvait Isabelle au bout de toutes ses rêveries. Elle remplissait sa tête et son cœur. L’image même d’Yolande s’était effacée comme une vapeur légère. Il ne se demandait même pas s’il l’avait jamais aimée, cette beauté orgueilleuse: il n’y songeait plus. «Et pourtant Isabelle m’aime,» se disait-il, après avoir récapitulé pour la centième fois tous les obstacles qui s’opposaient à son bonheur.
Deux ou trois mois se passèrent ainsi, et Sigognac était en sa chambre cherchant la pointe finale d’un sonnet à la louange de son aimée, lorsque Pierre vint annoncer à son maître qu’un gentilhomme était là qui demandait à lui parler.
«Un gentilhomme qui veut me parler? fit Sigognac, tu rêves ou il se trompe! Personne au monde n’a rien à me dire; cependant, pour la rareté du fait, introduis ce mortel singulier. Quel est son nom, du moins?