—Il n’a pas voulu le décliner, prétendant que ce nom ne vous apprendrait rien,» répondit Pierre en ouvrant la porte à deux battants.
Sur le seuil apparut un beau jeune homme, vêtu d’un élégant costume de cheval en drap couleur noisette, agrémenté de vert, chaussé de bottes en feutre gris aux éperons d’argent, et tenant en main un chapeau à larges bords orné d’une longue plume verte, ce qui permettait de voir en pleine lumière sa tête fière, délicate et charmante dont plus d’une femme eût jalousé les traits corrects dignes d’une statue antique.
Ce cavalier accompli ne parut pas faire sur Sigognac une impression agréable, car il pâlit légèrement, et d’un bond courut à son épée suspendue au chevet du lit, la tira du fourreau et se mit en garde.
«Pardieu! monsieur le duc, je croyais vous avoir bien tué! Est-ce vous ou votre ombre qui m’apparaissez ainsi?
—C’est moi-même, Hannibal de Vallombreuse, répondit le jeune duc, moi-même en chair et en os, aussi peu décédé que possible; mais rengaînez au plus tôt cette rapière. Nous nous sommes déjà battus deux fois. C’est assez. Le proverbe dit que les choses répétées plaisent, mais qu’à la troisième redite elles deviennent fastidieuses. Je ne viens pas en ennemi. Si j’ai quelques petites peccadilles à me reprocher à votre endroit, vous avez bien pris votre revanche. Partant nous sommes quittes. Pour vous prouver mes bonnes intentions, voilà un brevet signé du roi qui vous donne un régiment. Mon père et moi avons fait souvenir Sa Majesté de l’attachement des Sigognac aux rois ses aïeux. J’ai voulu vous apporter en personne cette nouvelle favorable; et maintenant, car je suis votre hôte, faites tordre le col à n’importe quoi, mettez à la broche qui vous voudrez; mais, pour Dieu, donnez-moi à manger. Les auberges de cette route sont désastreuses, et mes fourgons, ensablés à quelque distance d’ici, contiennent mes provisions de bouche.
—J’ai bien peur, monsieur le duc, que mon dîner ne vous paraisse une vengeance, répondit Sigognac avec une courtoisie enjouée; mais n’attribuez pas à la rancune la pauvre chère que vous ferez. Vos procédés francs et cordiaux me touchent au plus tendre de l’âme, et vous n’aurez pas désormais d’ami plus dévoué que moi. Bien que vous n’ayez guère besoin de mes services, ils vous sont tout acquis. Holà! Pierre, trouve des poulets, des œufs, de la viande, et tâche à régaler de ton mieux ce seigneur qui meurt de faim et n’en a pas l’habitude comme nous.»
Pierre mit en poche quelques-unes des pistoles envoyées par son maître et qu’il n’avait pas touchées encore, enfourcha le bidet et courut bride abattue au village le plus proche, en quête de provisions. Il trouva quelques poulets, un jambon, une fiasque de vin vieux, et chez le curé de l’endroit, qu’il détermina non sans peine à le lui céder, un pâté de foies de canard, friandise digne de figurer sur la table d’un évêque ou d’un prince.
Au bout d’une heure il fut de retour, confia le soin de tourner la broche à une grande fille hâve et déguenillée qu’il avait rencontrée sur la route et envoyée au château, et mit le couvert dans la salle aux portraits, en choisissant parmi les faïences des dressoirs celles qui n’avaient qu’une écornure ou qu’une étoile, car il ne fallait point