Le duc de Vallombreuse comprit la pensée du baron... ([Page 463.])

penser à l’argenterie, la dernière pièce ayant été depuis longtemps fondue. Cela fait, il vint annoncer à son maître «que ces messieurs étaient servis.»

Vallombreuse et Sigognac s’assirent en face l’un de l’autre sur les moins boiteuses des six chaises, et le jeune duc, que cette situation nouvelle pour lui égayait, attaqua les mets réunis à grand’peine par Pierre, avec une amusante férocité d’appétit. Ses belles dents blanches, après avoir dévoré un poulet tout entier, lequel, il est vrai, semblait mort d’étisie, s’enfonçaient joyeusement dans la tranche rose d’un jambon de Bayonne, et faisaient, comme on dit, sauter les miettes au plafond. Il proclama les foies de canard une nourriture délicate, exquise, ambroisienne, et trouva que ce petit fromage de chèvre, jaspé et persillé de vert, était un excellent éperon à boire. Il loua aussi le vin, lequel était vieux et de bon cru, et dont la belle couleur rougissait comme pourpre dans les anciens verres de Venise. Une fois même, tant il était de bonne humeur, il faillit éclater de rire, à l’air effaré de Pierre, surpris d’avoir entendu son maître appeler «M. le duc de Vallombreuse» ce vivant réputé pour mort. Tout en tenant tête du mieux qu’il pouvait au jeune duc, Sigognac s’étonnait de voir chez lui, familièrement accoudé à sa table, cet élégant et fier seigneur, jadis son rival d’amour, qu’il avait tenu deux fois au bout de son épée, et qui avait essayé à plusieurs reprises de le faire dépêcher par des spadassins.

Le duc de Vallombreuse comprit la pensée du Baron sans que celui-ci l’exprimât, et quand le vieux serviteur se fut retiré, posant sur la table un flacon de vin généreux et deux verres plus petits que les autres, pour humer la précieuse liqueur, il fila entre ses doigts le bout de sa fine moustache, et dit au Baron avec une amicale franchise:

«Je vois bien, mon cher Sigognac, malgré toute votre politesse, que ma démarche vous semble un peu étrange et subite. Vous vous dites: «Comment se fait-il que ce Vallombreuse, si hautain, si arrogant, si impérieux, soit devenu, de tigre qu’il était, un agneau qu’une bergerette conduirait au bout d’un ruban?» Pendant les six semaines que je suis resté cloué au lit, j’ai fait quelques réflexions comme le plus brave en peut se permettre en face de l’éternité; car la mort n’est rien pour nous autres, gentilshommes, qui prodiguons notre vie avec une élégance que les bourgeois n’imiteront jamais. J’ai senti la frivolité de bien des choses, et me suis promis, si j’en revenais, de me conduire autrement. L’amour que m’inspirait Isabelle changé en pure et sainte amitié, je n’avais plus de raisons de vous haïr. Vous n’étiez plus mon rival. Un frère ne saurait être jaloux de sa sœur; je vous sus gré de la tendresse respectueuse que vous n’aviez cessé de lui témoigner quand elle se trouvait encore dans une condition qui autorise les licences. Vous avez le premier deviné cette âme charmante sous son déguisement de comédienne. Pauvre, vous avez offert à la femme méprisée la plus grande richesse que puisse posséder un noble, le nom de ses aïeux. Elle vous appartient donc, maintenant qu’elle est illustre et riche. L’amant d’Isabelle doit être le mari de la comtesse de Lineuil.

—Mais, répondit Sigognac, elle m’a toujours obstinément refusé lorsqu’elle pouvait croire à mon absolu désintéressement.

—Délicatesse suprême, susceptibilité angélique, pur esprit de sacrifice, elle craignait d’entraver votre sort et de nuire à votre fortune; mais cette reconnaissance a renversé la situation.

—Oui, c’est moi qui maintenant serais un obstacle à sa haute position. Ai-je le droit d’être moins dévoué qu’elle?

—Aimez-vous toujours ma sœur? dit le duc de Vallombreuse d’un ton grave; j’ai, comme frère, le droit de vous adresser cette question.