—De toute mon âme, de tout mon cœur, de tout mon sang, répondit Sigognac; autant et plus que jamais homme ait aimé une femme sur cette terre, où rien n’est parfait, sinon Isabelle.

—En ce cas, monsieur le capitaine de mousquetaires, bientôt gouverneur de province, faites seller votre cheval et venez avec moi à Vallombreuse pour que je vous présente dans les formes au prince mon père et à la comtesse de Lineuil ma sœur. Isabelle a refusé pour époux le chevalier de Vidalinc, le marquis de l’Estang, deux fort beaux jeunes gens, ma foi; mais je crois que, sans se faire trop prier, elle acceptera le baron de Sigognac.»

Le lendemain, le duc et le baron cheminaient botte à botte sur la route de Paris.

XX.
DÉCLARATION D’AMOUR DE CHIQUITA.

Une foule compacte garnissait la place de Grève, malgré l’heure assez matinale encore que marquait le cadran de l’Hôtel de ville. Les grands toits de Dominique Bocador se profilaient en gris violâtre sur un ciel d’un blanc laiteux. Leur ombre froide s’allongeait jusqu’au milieu de la place et enveloppait une charpente sinistre, dépassant d’un ou deux pieds le niveau des fronts, et barbouillée d’un rouge sanguinolent. Aux fenêtres des maisons quelques têtes paraissaient, qui rentraient aussitôt, voyant que le spectacle n’était pas commencé. Une vieille femme montra même sa face ridée à une lucarne de la tourelle située à l’angle de la place d’où la tradition veut que madame Marguerite ait contemplé le supplice de la Môle et de Coconnas: changement désastreux d’une belle reine en laide sorcière! A la croix de pierre plantée au bord de la déclivité qui descend au fleuve, un enfant, se hissant à grand’peine, s’était suspendu, et il s’y tenait les bras passés au-dessus de la traverse, les genoux et les jambes enserrant la tige, dans une pose aussi pénible que celle du mauvais larron, mais qu’il n’eût pas quittée pour une fouace ou un chausson aux pommes. De là, il découvrait le détail intéressant de l’échafaud, la roue pour tourner le patient, les cordelettes pour l’attacher, la barre pour lui briser les os; toutes choses dignes d’être examinées.

Cependant si, parmi les spectateurs, quelqu’un se fût avisé d’étudier d’un œil plus attentif cet enfant ainsi perché, il eût démêlé dans l’expression de son visage un autre sentiment que celui d’une curiosité vulgaire. Ce n’était point le féroce appât d’un supplice qui avait amené là ce jeune être au teint bistré, aux grands yeux cernés de brun, aux dents brillantes, aux longs cheveux noirs, dont les mains gantées de hâle se crispaient sur les croisillons de pierre. La délicatesse de ses traits semblait même indiquer un autre sexe que celui qu’accusaient ses vêtements, mais personne ne regardait de ce côté, et toutes les têtes se tournaient instinctivement vers l’échafaud ou vers le quai par lequel devait déboucher le condamné.

Parmi les groupes apparaissaient quelques figures de connaissance; un nez rouge au milieu d’une face pâle désignait Malartic, et il passait assez du profil busqué de Jacquemin Lampourde par-dessus le pli d’un manteau jeté sur l’épaule à l’espagnole pour qu’on ne pût douter de son identité. Bien qu’il portât son chapeau enfoncé jusqu’au sourcil, afin de cacher l’absence de son oreille coupée par la balle de Piedgris, il était aisé de retrouver Bringuenarilles dans ce grand maraud assis sur une borne et fumant une longue pipe de Hollande pour passer le temps. Piedgris lui-même causait avec Tordgueule, et sur les marches de l’Hôtel de ville se promenaient d’une façon péripatétique, causant de choses et d’autres, plusieurs habitués du Radis couronné. La place de Grève où, tôt ou tard, ils doivent fatalement aboutir, exerce sur les meurtriers, les spadassins et les filous une fascination singulière. Cet endroit sinistre, au lieu de les repousser, les attire. Ils tournent autour traçant d’abord des cercles larges, ensuite plus étroits, jusqu’à ce qu’ils y tombent; ils aiment à regarder le gibet où ils seront branchés; ils en contemplent avidement la configuration horrible, et ils apprennent dans les grimaces des patients à se familiariser avec la mort; effet bien contraire à l’idée de la justice, qui est d’effrayer les scélérats par l’aspect des tourments.

Ce qui explique en outre l’affluence de telles ribaudailles aux jours d’exécution, c’est que le protagoniste de la tragédie est toujours un parent, une connaissance, souvent un complice. On va voir pendre son cousin, rouer son ami de cœur, bouillir ce galant homme dont on passait la fausse monnaie. Manquer à cette fête serait une impolitesse. Pour un condamné, il est agréable d’avoir autour de son échafaud un public de figures connues. Cela soutient et ranime l’énergie. On ne veut pas être lâche devant des appréciateurs du vrai mérite, et l’orgueil vient au secours de la souffrance. Tel, ainsi entouré, meurt en Romain, qui ferait la femmelette s’il était dépêché incognito au fond d’une cave.

Sept heures sonnèrent. L’exécution devait avoir lieu à huit heures seulement. Aussi Jacquemin Lampourde, en entendant tinter l’horloge, dit-il à Malartic: «Tu vois bien que nous aurions eu le temps de boire encore une bouteille; mais tu es toujours impatient et nerveux. Si nous retournions au Radis couronné? je m’ennuie de faire le pied de grue et de croquer le marmot. Voir rouer un pauvre diable, cela vaut-il une si longue attente? ce supplice est fade, bourgeois et commun. Si c’était quelque bel écartèlement à quatre chevaux montés chacun par un archer de la prévôté, quelque tenaillement avec pinces de fer rouge, quelque application de poix bouillante et de plomb fondu, quelque chose d’ingénieusement tortionnaire et de férocement douloureux, faisant honneur à l’imagination du juge ou à l’habileté du bourreau; oh! alors, je ne dis pas. Par amour de l’art, je resterais; mais, pour si peu, fi donc!

—Je te trouve injuste à l’endroit de la roue, répondit sentencieusement Malartic en frottant son nez plus cramoisi que jamais; la roue a du bon.