—On ne peut pas disputer des goûts. Chacun est entraîné par sa volupté particulière, comme dit un auteur latin fort célèbre dont j’ai oublié le nom, ma mémoire ne retenant volontiers que ceux des grands capitaines. La roue te plaît; je ne te contrarierai pas là-dessus, et je te tiendrai compagnie jusqu’à la fin. Conviens, cependant, qu’une décollation faite avec une lame damasquinée, ayant dans le dos une rainure remplie de vif-argent pour lui donner du poids, exige du coup d’œil, de la vigueur, de la dextérité, et présente un spectacle aussi noble qu’attrayant.

—Oui, sans doute, mais cela passe trop vite, ce n’est qu’un éclair; et puis la décapitation est réservée aux gentilshommes. Le billot est un de leurs priviléges. Parmi les supplices roturiers, la roue me paraît l’emporter sur la vulgaire pendaison, bonne tout au plus pour les malfaiteurs subalternes. Agostin est plus qu’un simple voleur. Il mérite mieux que la corde, et la justice a eu pour lui les égards qui lui sont dus.

—Tu as toujours eu un faible pour Agostin, sans doute à cause de Chiquita, dont la bizarrerie agaçait ton œil libertin; je ne partage pas ton admiration à l’endroit de ce bandit, plus fait pour travailler sur les grands chemins et dans les gorges de montagnes, comme un salteador, que pour opérer avec la délicatesse convenable au sein d’une ville civilisée. Il ignore les raffinements de l’art. Sa manière est bourrue, hagarde et provinciale. Au moindre obstacle il joue des couteaux et tue vaguement et sauvagement. Trancher le nœud gordien n’est pas le dénouer, quoi qu’en dise Alexandre. En outre, il n’emploie pas l’épée; ce qui manque de noblesse.

—La spécialité d’Agostin est la navaja, l’outil de son pays; il n’a point comme nous ébranlé, pendant des années, le carreau des salles d’armes. Mais son genre a de l’imprévu, de la hardiesse, de l’originalité. Son coup lancé réunit l’agrément de la balistique à la sûreté discrète de l’arme blanche. Le sujet est atteint, à vingt pas, sans bruit. Je regrette fort que sa carrière soit interrompue sitôt. Il allait bien; c’était un courage de lion.

—Moi, répondit Jacquemin Lampourde, je suis pour la méthode académique. Sans les formes, tout se perd. Toutes les fois que j’attaque, je touche mon homme sur l’épaule et lui laisse le temps de se mettre en garde; il se défend s’il veut. C’est un duel, et ce n’est plus un meurtre. Je suis un spadassin, non un assassin. Il est vrai que ma profonde science de l’escrime m’assure des chances, et que mon épée est presque infaillible; mais, savoir bien le jeu, ce n’est pas tricher. Je ramasse la bourse, la montre, les bijoux et le manteau du mort; d’autres le feraient à ma place. Puisque j’ai eu la peine, il convient que j’aie le profit. Quoi que tu prétendes, ce travail au couteau me répugne; cela est bon à la campagne, et avec des gens de bas lieu.

—Oh! toi, Jacquemin Lampourde, tu es ferré sur les principes; on ne t’en ferait pas démordre; cependant, un peu de fantaisie ne messied pas en art.

—J’admettrais une fantaisie savante, compliquée et délicate; mais cette brutalité emportée et farouche me déplaît. D’ailleurs, Agostin se laisse griser par le sang, et, dans son ivresse rouge, il frappe au hasard. C’est une faiblesse: quand on boit à la coupe vertigineuse du meurtre, il faut avoir la tête forte. Ainsi dans cette maison, où il s’est introduit dernièrement pour y voler des sommes, il a tué le mari qui s’était éveillé et la femme qui dormait; meurtre superflu, par trop cruel et peu galant. Il ne faut tuer les femmes que quand elles crient, encore vaut-il mieux les bâillonner; car, si l’on est pris, ces carnages attendrissent les juges et le populaire, et l’on a l’air d’un monstre.

—Tu parles comme saint Jean Bouche d’or, répondit Malartic, d’une façon si magistrale et si péremptoire, que je ne trouve rien à objecter; mais que deviendra cette pauvre Chiquita?»

Jacquemin Lampourde et Malartic philosophaient de la sorte quand un carrosse venant du quai déboucha sur la place et produisit sur la foule des ondulations et des remous. Les chevaux piaffaient sans pouvoir avancer, et parfois leurs sabots retombaient sur des bottes, ce qui amenait entre les malandrins et les laquais des dialogues hargneux et mêlés d’injures.

Les piétons ainsi foulés eussent volontiers assailli le carrosse si les armes ducales blasonnées sur le panneau de la portière ne leur eussent inspiré une sorte de terreur, bien que ce fussent gens à ne pas respecter grand’chose. Bientôt les groupes devinrent si drus, que l’équipage fut forcé de s’arrêter au milieu de la place, où de loin le cocher, immobile sur son siége, semblait assis sur des têtes. Pour s’ouvrir un chemin et passer outre, il eût fallu écraser trop de canaille, et cette canaille, qui, à la Grève, était chez elle, ne se serait peut-être pas laissé faire.