A la vue de Chiquita, Isabelle posa le livre qu’elle était en train de lire et arrêta sur la jeune fille un regard plein d’interrogations.

Chiquita resta immobile et silencieuse jusqu’à ce que le laquais fût retiré. Alors, avec une sorte de solennité singulière, elle s’avança vers Isabelle, lui prit la main et dit:

«Le couteau est dans le cœur d’Agostin; je n’ai plus de maître, et je sens le besoin de me dévouer à quelqu’un. Après lui, qui est mort, c’est toi que j’aime le plus au monde; tu m’as donné le collier de perles et tu m’as embrassée. Veux-tu de moi pour esclave, pour chien, pour gnome? Fais-moi donner un haillon noir pour porter le deuil de mon amour; je coucherai en travers sur le seuil de ta porte; cela ne te gênera pas du tout. Quand tu me voudras, tu siffleras ainsi—et elle siffla—et je paraîtrai tout de suite; veux-tu?»

Isabelle, pour toute réponse, attira Chiquita sur son cœur, lui effleura le front des lèvres et accepta simplement cette âme qui se donnait à elle.

XXI.
HYMEN, O HYMÉNÉE!

Isabelle, accoutumée aux façons énigmatiques et bizarres de Chiquita, ne l’avait point interrogée, se réservant de lui demander des explications quand cette étrange fille serait plus calme. Elle entrevoyait bien quelque histoire terrible à travers tout cela; mais la pauvre enfant lui avait rendu de tels services, qu’il fallait l’accueillir sans enquête en cette situation évidemment désespérée.

Après l’avoir confiée à une femme de chambre, elle reprit sa lecture interrompue, bien que le livre ne l’intéressât guère; au bout de quelques pages, son esprit ne suivant plus les lignes, elle mit le signet entre les pages et reposa le volume sur la table parmi des ouvrages d’aiguille commencés. La tête appuyée sur la main, le regard perdu dans l’espace, elle se laissa aller à la pente habituelle de sa rêverie: «Qu’est devenu Sigognac, disait-elle, pense-t-il encore à moi, m’aime-t-il toujours? Sans doute, il est retourné dans son pauvre château, et, croyant mon frère mort, il n’ose donner signe de vie. Cet obstacle chimérique l’arrête. Autrement, il eût essayé de me revoir; il m’eût écrit tout au moins. Peut-être l’idée que je suis maintenant un riche parti retient-elle son courage. S’il m’avait oubliée! Oh! non; c’est impossible. J’aurais dû lui faire savoir que Vallombreuse était guéri de sa blessure; mais il n’est pas séant à une jeune personne bien née de provoquer ainsi un amant éloigné à reparaître: cela blesserait toutes les délicatesses féminines. Souvent je me demande s’il n’eût pas mieux valu pour moi rester l’humble comédienne que j’étais. Je pouvais du moins le voir tous les jours, et, sûre de ma vertu comme de son respect, savourer en paix la douceur d’être aimée. Malgré l’affection touchante de mon père, je me sens triste et seule dans ce château magnifique; encore si Vallombreuse était là, sa compagnie me distrairait; mais son absence se prolonge, et je cherche en vain le sens de cette phrase qu’il m’a jetée au départ avec un sourire: «Au revoir, petite sœur, vous serez contente de moi.» Parfois, il me semble comprendre, mais je ne veux pas m’arrêter à une telle pensée; la déception serait trop douloureuse. Si c’était vrai, ah! j’en deviendrais folle de joie!»

La comtesse de Lineuil, car il est peut-être un peu bien familier d’appeler Isabelle tout court la fille légitimée d’un prince, en était là de son monologue intérieur lorsqu’un grand laquais vint demander si madame la comtesse pouvait recevoir M. le duc de Vallombreuse, qui arrivait de voyage et demandait à la saluer.

«Qu’il vienne tout de suite, répondit la comtesse, sa visite me fera le plus grand plaisir.»

Cinq ou six minutes s’étaient à peine écoulées que le jeune duc entrait dans le salon le teint brillant, l’œil vif, la démarche assurée et légère, avec cet air de gloire qu’il avait avant sa blessure; il jeta son feutre à plume sur un fauteuil et prit la main de sa sœur qu’il porta à ses lèvres d’un façon aussi respectueuse que tendre.