«Chère Isabelle, je suis resté plus longtemps que je ne l’aurais voulu, car ce m’est une grande privation de ne pas vous voir, tant j’ai vite pris la douce habitude de votre présence; mais je me suis bien occupé de vous pendant mon voyage et l’espoir de vous faire plaisir me dédommageait un peu.

—Le plus grand plaisir que vous eussiez pu me faire, répondit Isabelle, c’eût été de demeurer au château près de votre père et de moi, et de ne pas vous mettre en route, votre blessure à peine fermée, pour je ne sais quelle fantaisie.

—Est-ce que j’ai été blessé? dit en riant Vallombreuse; ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère. Je ne me suis jamais mieux porté, et cette petite excursion m’a fait beaucoup de bien. La selle me vaut mieux que la chaise longue. Mais vous, bonne sœur, je vous trouve un peu maigrie et pâlie; vous seriez-vous ennuyée? Ce manoir n’est pas gai et la solitude ne convient pas aux jeunes filles. La lecture et la broderie sont des passe-temps mélancoliques à la longue, et il y a des instants où la plus sage, lasse de regarder par la fenêtre l’eau verte du fossé, aimerait à voir le visage d’un beau cavalier.

—Que vous êtes fâcheusement badin, mon frère, et comme vous aimez à taquiner ma tristesse par vos folies! N’avais-je pas la compagnie du prince, si aimablement paternel et abondant en paroles instructives et sages?

—Sans doute, notre digne père est un gentilhomme accompli, prudent au conseil, hardi à l’action, parfait courtisan chez le roi, grand seigneur chez lui, docte et disert en toutes sortes de sciences; mais le genre d’amusement qu’il procure est un amusement grave, et je ne veux pas que ma chère sœur consume sa jeunesse d’une façon solennelle et maussade. Puisque vous n’avez pas voulu du chevalier de Vidalinc ni du marquis de l’Estang, je me suis mis en quête, et, dans mes voyages, j’ai trouvé votre affaire: un mari charmant, parfait, idéal, dont vous raffolerez, j’en suis sûr.

—C’est une cruauté, Vallombreuse, de me persécuter de ces plaisanteries. Vous n’ignorez pas, méchant frère, que je ne veux point me marier; je ne saurais donner ma main sans mon cœur, et mon cœur n’est plus à moi.

—Vous changerez de langage quand je vous présenterai l’époux que je vous ai choisi.

—Jamais, jamais, répondit Isabelle d’une voix altérée par l’émotion; je serai fidèle à un souvenir bien cher, car je ne pense pas que votre intention soit de forcer ma volonté.

—Oh! non, je ne suis pas tyrannique à ce point; je vous demande seulement de ne pas repousser mon protégé avant de l’avoir vu.»

Sans attendre le consentement de sa sœur, Vallombreuse se leva et passa dans le salon voisin. Il en revint aussitôt amenant Sigognac, à qui le cœur battait bien fort. Les deux jeunes gens, se tenant par la main, restèrent quelque temps arrêtés sur le seuil, espérant qu’Isabelle tournerait les yeux de leur côté, mais elle les baissait modestement, regardant la pointe de son corsage et pensant à cet ami qu’elle ne soupçonnait pas si près d’elle.