Vallombreuse, voyant qu’elle ne prenait point garde à eux et retombait dans sa rêverie, avança de quelques pas vers sa sœur, conduisant le Baron par le bout des doigts comme on mène une dame à la danse, et fit un salut cérémonieux que répéta Sigognac. Seulement Vallombreuse souriait et Sigognac pâlissait. Brave avec les hommes, il était timide avec les femmes, comme tous les cœurs généreux.

«Comtesse de Lineuil, dit Vallombreuse d’un ton légèrement emphatique et comme outrant à dessein l’étiquette, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis que vous accueillerez favorablement, je l’espère: le baron de Sigognac.»

A ce nom, qu’elle prit d’abord pour une raillerie de son frère, Isabelle tressaillit pourtant et jeta un coup d’œil rapide au nouveau venu. Reconnaissant que Vallombreuse ne la trompait point, elle ressentit une émotion extraordinaire. D’abord elle devint toute blanche, le sang affluant au cœur; puis, la réaction se faisant, une rougeur aimable lui couvrit comme un nuage rose le front, les joues, et ce qu’on entrevoyait de son sein sous la gorgerette. Sans dire un mot, elle se leva et se jeta au col de Vallombreuse, cachant sa tête contre l’épaule du jeune duc. Deux ou trois sanglots agitèrent le gracieux corps de la jeune fille, et quelques larmes mouillèrent le velours du pourpoint à la place où elle appuyait la tête. Par ce joli mouvement, si pudique et si féminin, Isabelle montrait toute la délicatesse de son âme. Elle remerciait Vallombreuse, dont elle avait compris l’ingénieuse bonté, et, ne pouvant embrasser son amant, elle embrassait son frère.

Quand il pensa qu’elle avait eu le temps de se calmer, Vallombreuse se dégagea doucement de l’étreinte d’Isabelle, et, lui écartant les mains dont elle se voilait le visage pour cacher ses pleurs, il lui dit: «Chère sœur, laissez-nous un peu voir votre figure charmante, ou mon protégé croira que vous avez pour lui une insurmontable horreur.»

Isabelle obéit et tourna vers Sigognac ses beaux yeux éclairés d’une joie céleste, malgré les perles brillantes qui tremblaient encore à ses longs cils: elle lui tendit sa belle main, sur laquelle le Baron, s’inclinant, appuya le baiser le plus tendre. La sensation en monta jusqu’au cœur de la jeune fille, qui manqua défaillir; mais on se remet vite de ces émotions délicieuses.

«Eh bien, n’avais-je pas raison, dit Vallombreuse, de soutenir que vous recevriez bien le prétendu de mon choix? Cela est bon quelquefois de s’opiniâtrer en sa fantaisie. Si je ne m’étais montré aussi entêté que vous étiez résolue, le cher Sigognac serait reparti pour sa gentilhommière sans vous avoir vue, et c’eût été dommage; convenez-en.

—J’en conviens, cher frère; vous avez été en tout cela d’une bonté adorable. Vous seul pouviez, en cette circonstance, opérer la réconciliation, puisque vous seul aviez souffert.

—Oui, dit Sigognac, M. le duc de Vallombreuse a fait preuve à mon endroit d’une âme grande et généreuse; il a mis de côté des ressentiments qui pouvaient sembler légitimes, et il est venu à moi la main ouverte et le cœur sur la main. Du mal que je lui ai fait, il se venge noblement en m’imposant une reconnaissance éternelle, fardeau léger, et que je porterai avec joie jusqu’à la mort.

—Ne parlez pas de cela, mon cher Baron, répondit Vallombreuse; vous en eussiez fait tout autant à ma place. Deux vaillants finissent toujours par s’entendre; les épées liées lient les âmes, et nous devions former tôt ou tard une paire d’amis, comme Thésée et Pirithoüs, comme Nisus et Euryale, comme Pythias et Damon; mais ne vous occupez pas de moi. Dites plutôt à ma sœur combien vous la regrettiez et pensiez à elle en ce manoir de Sigognac, où j’ai pourtant fait un des meilleurs repas de ma vie, quoique vous prétendiez que la règle est d’y mourir de faim.

—J’y ai aussi très-bien soupé, dit Isabelle en souriant, et j’en garde un agréable souvenir.