—Vous verrez, répliqua Sigognac, que tout le monde aura fait des festins de Balthazar dans cette tour de la famine; mais je ne rougis pas de l’heureuse pauvreté qui m’a valu d’intéresser votre âme, chère Isabelle; je la bénis; je lui dois tout.

—M’est avis, dit Vallombreuse, que je ferais bien d’aller saluer mon père et de le prévenir de votre arrivée, à laquelle il s’attend un peu, je l’avoue. Ah çà, comtesse, il est bien sûr que vous acceptez le baron de Sigognac pour époux? je ne voudrais pas faire un pas de clerc. Vous l’acceptez? c’est bien. Alors je puis me retirer: des fiancés ont parfois à se dire des choses très-innocentes, mais que gênerait la présence d’un frère; je vous laisse l’un à l’autre, certain que vous me remercierez, et puis, le métier de duègne n’est pas mon affaire. Adieu; je reviendrai bientôt prendre Sigognac pour le mener au prince.»

Après avoir jeté ces mots d’un air dégagé, le jeune duc se coiffa de son feutre et sortit en laissant ces parfaits amants à eux-mêmes. Quelque agréable que fût sa compagnie, son absence l’était encore davantage.

Sigognac se rapprocha d’Isabelle et lui prit la main qu’elle ne retira point. Pendant quelques minutes le jeune couple se regarda avec des yeux ravis. De tels silences sont plus éloquents que des paroles; privés si longtemps du plaisir de se voir, Isabelle et Sigognac ne pouvaient se rassasier l’un de l’autre; enfin le Baron dit à sa jeune maîtresse:

«J’ose à peine croire à tant de félicité. Oh! la bizarre étoile que la mienne! vous m’avez aimé parce que j’étais pauvre et malheureux, et ce qui devait consommer ma perte est cause de ma fortune. Une troupe de comédiens me réservait un ange de beauté et de vertu; une attaque à main armée m’a donné un ami, et votre enlèvement vous a fait reconnaître d’un père qui vous cherchait en vain; tout cela parce qu’un chariot s’est égaré dans les landes par une nuit obscure.

—Nous devions nous aimer, c’était écrit là-haut. Les âmes sœurs finissent par se trouver quand elles savent s’attendre. J’ai bien senti, au château de Sigognac, que ma destinée s’accomplissait; à votre vue, mon cœur qu’aucune galanterie n’avait su toucher, éprouva une commotion. Votre timidité fit plus que toutes les audaces, et dès ce moment je résolus de n’appartenir jamais qu’à vous ou à Dieu.

—Et pourtant, méchante, vous m’avez refusé votre main quand je la demandais à genoux: je sais bien que c’était par générosité; mais c’était une générosité cruelle.

—Je la réparerai de mon mieux, cher Baron, et la voici cette main, avec mon cœur que vous possédiez déjà. La comtesse de Lineuil n’est pas obligée aux mêmes scrupules que la pauvre Isabelle. Je n’avais qu’une peur, c’est que vous ne voulussiez plus de moi, par fierté. Mais, bien vrai, en renonçant à moi, vous n’auriez pas épousé une autre femme? Vous me seriez resté fidèle, même sans espérance? Ma pensée occupait la vôtre lorsque Vallombreuse est allé vous relancer dans votre manoir?

—Chère Isabelle, le jour, je n’avais pas une idée qui ne volât vers vous, et le soir, en posant ma tête sur l’oreiller effleuré une fois par votre front pur, je suppliais les divinités du rêve de me représenter votre charmante image dans leur miroir fantastique.

—Et ces bonnes divinités vous exauçaient-elles souvent?