—Elles n’ont pas trompé une fois mon attente, et le matin seul vous faisait disparaître par la porte d’ivoire. Oh! la journée me paraissait bien longue, et j’aurais voulu toujours dormir.

—Je vous ai vu aussi bien des nuits de suite. Nos âmes amoureuses se donnaient rendez-vous dans le même songe. Mais, Dieu soit loué, nous voici réunis pour longtemps, pour toujours, je l’espère. Le prince, avec qui Vallombreuse doit être d’accord, car mon frère ne vous aurait pas légèrement engagé dans cette démarche, accueillera, sans nul doute, votre demande avec faveur. A plusieurs reprises, il m’a parlé de vous en fort bons termes, tout en me jetant un regard singulier qui me troublait extrêmement, et dont je n’osais alors comprendre la signification, Vallombreuse n’ayant point dit encore qu’il renonçât à sa haine contre vous.»

En ce moment le jeune duc revint et dit à Sigognac que le prince l’attendait.

Sigognac se leva, salua Isabelle et suivit Vallombreuse à travers plusieurs appartements au bout desquels se trouvait la chambre du prince. Le vieux seigneur, vêtu de noir, décoré de ses ordres, était assis près de la fenêtre dans un grand fauteuil, derrière une table recouverte d’un tapis de Turquie et chargée de papiers et de livres. Sa pose, malgré son air affable, était un peu composée comme celle d’un homme qui attend une visite solennelle. La lumière, glissant sur son front en luisants satinés, y faisait briller comme des fils d’argent quelques cheveux détachés des boucles que le peigne du valet de chambre avait disposées au long de ses tempes. Son regard était doux, ferme et clair, et le temps qui avait laissé sur cette noble physionomie des traces de son passage, lui rendait en majesté ce qu’il lui dérobait en beauté. A l’aspect du prince, même eût-il été dénué des insignes de son rang, il était impossible de ne pas éprouver un sentiment de vénération. Le manant le plus inculte et le plus farouche eût reconnu en lui un vrai grand seigneur. Le prince se souleva sur son fauteuil pour répondre au salut de Sigognac et lui fit signe de s’asseoir.

«Monsieur mon père, dit Vallombreuse, je vous présente le baron de Sigognac, autrefois mon rival, maintenant mon ami, mon parent bientôt si vous y consentez. Je lui dois d’être sage. Ce n’est pas une mince obligation. Le Baron vient respectueusement vous faire une requête qu’il me serait bien doux de vous voir lui accorder.»

Le prince fit un geste d’acquiescement comme pour engager Sigognac à parler.

Encouragé de la sorte, le Baron se leva, s’inclina et dit: «Prince, je vous demande la main de madame la comtesse Isabelle de Lineuil, votre fille.»

Comme pour se donner le temps de la réflexion, le vieux seigneur garda quelques instants le silence, puis il répondit: «Baron de Sigognac, j’accueille votre demande et consens à ce mariage en tant que ma volonté paternelle s’accordera avec le bon plaisir de ma fille que je ne prétends forcer en rien. Je ne veux point user de tyrannie, et c’est à la comtesse de Lineuil qu’il appartient de décider sur ce point en dernier ressort. Il la faut consulter. Les fantaisies des jeunes personnes sont parfois bizarres.» Le prince dit ces mots avec la fine malice et le sourire spirituel du courtisan comme s’il ne savait pas dès longtemps qu’Isabelle aimait Sigognac; mais il était de sa dignité de père de paraître l’ignorer, tout en laissant entrevoir qu’il n’en doutait aucunement.

Il reprit après une pause: «Vallombreuse, allez chercher votre sœur, car sans elle, vraiment, je ne puis répondre au baron de Sigognac.»

Vallombreuse disparut et revint bientôt avec Isabelle plus morte que vive. Malgré les assurances de son frère, elle ne pouvait croire encore à tant de bonheur; son sein palpitant soulevait son corsage, les couleurs avaient quitté ses joues, et ses genoux se dérobaient sous elle. Le prince l’attira près de lui, et elle fut obligée, tant elle tremblait, de s’appuyer au bras du fauteuil pour ne pas choir tout de son long à terre.