«Ma fille, dit le prince, voici un gentilhomme qui vous fait l’honneur de me demander votre main. Je verrais cette union avec joie; car il est de race ancienne, de réputation sans tache, et il me semble réunir toutes les conditions désirables. Il me convient; mais a-t-il su vous plaire? les têtes blondes ne jugent pas toujours comme les têtes grises. Sondez votre cœur, examinez votre âme, et dites si vous acceptez monsieur le baron de Sigognac pour mari. Prenez votre temps; en chose si grave, il ne faut point de hâte.»
Le sourire bienveillant et cordial du prince faisait bien voir qu’il badinait. Aussi Isabelle enhardie mit ses bras autour du col de son père et lui dit d’une voix adorablement câline: «Il n’est pas nécessaire de tant réfléchir. Puisque le baron de Sigognac vous agrée, mon seigneur et père, j’avouerai avec une libre et honnête franchise que je l’aime depuis que je l’ai vu et je n’ai jamais désiré d’autre époux. Vous obéir sera mon plus grand bonheur.
—Eh bien, donnez-vous la main et embrassez-vous en signe de fiançailles, dit gaiement le duc de Vallombreuse. Le roman se termine mieux qu’on ne l’aurait pu croire d’après ses commencements embrouillés. A quand la noce?
—Il faut bien, dit le prince, une huitaine de jours aux tailleurs pour couper et assembler les étoffes, autant aux carrossiers pour mettre en état les équipages; en attendant, Isabelle, voici votre dot: la comté de Lineuil dont vous portez le titre et qui rend cinquante mille écus de rente avec ses bois, prés, étangs et terres labourables (et il lui tendit une liasse de papiers). Quant à vous, Sigognac, prenez cette ordonnance royale qui vous nomme gouverneur d’une province. Nul mieux que vous ne convient à cette place.»
Sur la fin de cette scène Vallombreuse s’était éclipsé, mais il reparut bientôt suivi d’un laquais qui portait une boîte enveloppée d’une chemise en velours rouge.
«Ma petite sœur, dit-il à la jeune fiancée, voici mon présent de noces,» et il lui présenta la boîte. Sur le couvercle on lisait: «Pour Isabelle.» C’était l’écrin qu’il avait jadis offert à la comédienne et qu’elle avait vertueusement refusé. «Vous l’accepterez cette fois, ajouta-t-il avec un charmant sourire, empêchez ces diamants d’une eau magnifique et ces perles d’un orient parfait de faire une mauvaise fin. Qu’ils restent aussi purs que vous!»
Isabelle, en souriant, prit un collier et le passa à son col, pour prouver à ces belles pierres qu’elle ne leur gardait pas rancune. Ensuite elle arrangea autour de son bras nacré un triple rang de perles, puis elle suspendit à ses oreilles de riches pendeloques.
Qu’ajouter à cela? les huit jours passés, le chapelain de Vallombreuse unit Isabelle et Sigognac, à qui le marquis de Bruyères servait de témoin, dans la chapelle du château toute fleurie de bouquets, tout étincelante de cierges. Des musiciens amenés par le jeune duc chantèrent avec une voix qui semblait venir du ciel et y remonter un motet de Palestrina. Sigognac était radieux, Isabelle adorable sous ses longs voiles blancs, et jamais, à moins de le savoir, on n’eût pu soupçonner que cette belle personne si noble et si modeste à la fois, qui ressemblait à une princesse du sang, avait paru en des comédies, devant des chandelles. Sigognac, gouverneur de province, capitaine de mousquetaires, vêtu superbement, n’avait aucun rapport avec le malheureux gentillâtre dont la misère a été décrite au commencement de cette histoire.
Après un repas splendide où figuraient le prince, Vallombreuse, le marquis de Bruyères, le chevalier de Vidalinc, le comte de l’Estang et quelques vertueuses dames amies de la famille, les deux mariés disparurent; mais il nous faut les abandonner sur le seuil de la chambre nuptiale en chantant à mi-voix: «Hymen, ô Hyménée!» à la façon antique. Les mystères du bonheur doivent être respectés, et d’ailleurs Isabelle est si pudique qu’elle mourrait de honte si l’on ôtait indiscrètement une épingle à son corsage.