On pense bien que la bonne Isabelle, devenue baronne de Sigognac, n’avait pas oublié dans les grandeurs ses braves camarades de la troupe d’Hérode. Ne pouvant les inviter à sa noce à cause de leur condition qui ne congruait plus à la sienne, elle leur avait fait à tous des cadeaux offerts avec une grâce si charmante qu’elle en doublait la valeur. Même, jusqu’au départ de la compagnie, elle alla souvent les voir jouer, les applaudissant à propos, comme quelqu’un qui s’y connaissait. Car la nouvelle baronne ne célait point qu’elle eût été comédienne, excellent moyen d’ôter aux mauvaises langues l’envie de le dire, comme elles n’y auraient pas manqué, si elle en eût fait mystère. Du reste, le sang illustre dont elle était imposait silence à tous, et sa modestie lui eut bientôt conquis les cœurs, même ceux des femmes, qui s’accordèrent à la trouver aussi grande dame que pas une à la cour. Le roi Louis XIII, ayant entendu parler des aventures d’Isabelle, la loua fort de sa sagesse et témoigna une particulière estime à Sigognac pour sa retenue, n’aimant pas, en chaste monarque qu’il était, les jeunesses audacieuses et débordées. Vallombreuse s’était notoirement amendé à la fréquentation de son beau-frère, et le prince en ressentait beaucoup de joie. Les jeunes époux menaient donc une charmante vie, toujours plus amoureux l’un de l’autre et n’éprouvant pas cette satiété du bonheur qui gâte les plus belles existences. Cependant, depuis quelque temps, Isabelle semblait animée d’une activité mystérieuse. Elle avait des conférences secrètes avec son intendant: un architecte venait la voir qui lui soumettait des plans; des sculpteurs et des peintres avaient reçu d’elle des ordres et étaient partis pour une destination inconnue. Tout cela se faisait en cachette de Sigognac, de complicité avec Vallombreuse, qui paraissait savoir le mot de l’énigme.

Un beau matin, après quelques mois écoulés, nécessaires sans doute à l’accomplissement de son projet, Isabelle dit à Sigognac, comme si une idée subite lui eût traversé la fantaisie: «Mon cher seigneur, ne pensez-vous jamais à votre pauvre castel de Sigognac, et n’avez-vous pas envie de revoir le berceau de nos amours?

—Je ne suis pas si ingrat, et j’y ai plus d’une fois songé; mais je n’ai point osé vous engager à ce voyage, ne sachant pas s’il serait de votre goût. Je ne me serais pas permis de vous arracher aux délices de la cour dont vous êtes l’ornement, pour vous conduire à ce château lézardé, séjour des rats et des hiboux, lequel je préfère pourtant aux plus riches palais, comme étant la séculaire habitation de mes ancêtres et le lieu où je vous vis pour la première fois, place à jamais sacrée que volontiers je marquerais d’un autel.

—Pour moi, reprit Isabelle, je me suis demandé bien souvent si l’églantier du jardin avait encore des roses.

—Il en a, dit Sigognac, j’en jurerais; ces arbustes agrestes sont vivaces, et d’ailleurs, ayant été touché par vous, il doit toujours produire des fleurs, même pour la solitude.

—A l’encontre des époux ordinaires, répondit en riant la baronne de Sigognac, vous êtes plus galant après le mariage qu’avant, et vous poussez des madrigaux à votre femme comme à une maîtresse. Puisque votre désir s’accorde avec mon caprice, vous plairait-il de partir cette semaine? La saison est belle, les fortes chaleurs sont passées, et nous ferons agréablement le voyage. Vallombreuse viendra avec nous et j’emmènerai Chiquita, à qui cela fera plaisir de revoir son pays.»

Les préparatifs furent bientôt faits. On se mit en route. Le voyage fut rapide et charmant; Vallombreuse ayant fait disposer d’avance des relais de chevaux, au bout de quelques jours on arriva à cet endroit où s’embranchait, sur le grand chemin, l’allée conduisant au manoir de Sigognac. Il pouvait être deux heures de l’après-midi, et le ciel brillait d’une vive lumière.

Au moment où le carrosse tourna pour entrer dans l’allée et où la perspective du château se découvrit tout d’un coup, Sigognac eut comme un éblouissement; il ne reconnaissait plus ces lieux si familiers pourtant à sa mémoire. La route aplanie n’offrait plus d’ornières. Les haies élaguées laissaient passer le voyageur sans l’égratigner de leurs griffes. Les arbres, taillés avec art, jetaient une ombre correcte, et leur arcade encadrait une vue tout à fait nouvelle.

Au lieu de la triste masure dont on se rappelle la description lamentable, s’élevait, sous un gai rayon de soleil, un château tout neuf, ressemblant à l’ancien comme un fils ressemble à son père. Cependant rien n’avait été changé dans sa forme. Il présentait toujours la même disposition architecturale; seulement, en quelques mois, il avait rajeuni de plusieurs siècles. Les pierres tombées s’étaient remises en place. Les tourelles sveltes et blanches, coiffées d’un joli toit d’ardoises dessinant des symétries, se tenaient fièrement, comme des gardiennes féodales, aux quatre coins du castel, dressant dans l’azur leurs girouettes dorées. Un comble orné d’une élégante crête en métal avait fait disparaître le vieux toit effondré de tuiles lépreuses et moussues. Aux fenêtres, désobstruées de leurs fermetures en planches, brillaient des vitres neuves encadrées de plomb, formant des ronds et des losanges; aucune lézarde ne bâillait sur la façade complétement restaurée. Une superbe porte en chêne, soutenue de riches ferrures, fermait le porche qu’autrefois laissaient ouvert deux vieux battants vermoulus à la peinture délavée. Sur le claveau de l’arcade, au milieu de ses lambrequins refouillés par un ciseau intelligent, rayonnaient les armoiries des Sigognac: trois cigognes sur champ d’azur, avec cette noble devise, naguère effacée, maintenant parfaitement lisible, en lettres d’or: Alia petunt.

Sigognac garda quelques minutes le silence, contemplant ce spectacle merveilleux, puis il se tourna vers Isabelle et lui dit: «C’est à vous, gracieuse fée, que je dois cette transformation de mon manoir. Il vous a suffi de le toucher de votre baguette pour lui rendre la splendeur, la beauté et la jeunesse. Je vous sais un gré infini de cette surprise; elle est charmante et délicieuse comme tout ce qui vient de vous. Sans que j’aie rien dit, vous avez deviné le vœu secret de mon âme.