—Remerciez aussi, répondit Isabelle, un certain enchanteur qui m’a beaucoup aidée en tout ceci;» et elle montrait Vallombreuse assis dans un coin du carrosse.
Le Baron serra la main du jeune duc.
Pendant cette conversation, le carrosse était parvenu sur une place régulière ménagée devant le château, dont les cheminées de briques vermeilles envoyaient au ciel de larges tourbillons de fumée blanche, prouvant qu’on attendait des hôtes d’importance.
Pierre, en belle livrée neuve, était debout sur le seuil de la porte, dont il poussa les battants à l’approche de la voiture, qui déposa le baron, la baronne et le duc au bas de l’escalier. Huit ou dix laquais, rangés en haie sur les marches, saluèrent profondément ces nouveaux maîtres qu’ils ne connaissaient pas encore.
Des peintres habiles avaient redonné aux fresques des murailles leur fraîcheur disparue. Les hercules à gaîne soutenaient la fausse corniche avec un air d’aisance dû à leurs muscles ronflants à la florentine. Les empereurs romains se prélassaient dans leur pourpre d’un ton vif. Les infiltrations de pluies ne géographiaient plus la voûte de leurs taches, et le treillage simulé laissait voir un ciel exempt de nuages.
Une métamorphose semblable s’était opérée partout. Les boiseries et les parquets avaient été refaits. Des meubles neufs, d’une forme pareille, remplaçaient les anciens. Le souvenir se trouvait rajeuni et non dépaysé. La verdure de Flandre avec le chasseur de halbrans tapissait encore la chambre de Sigognac, mais un lavage savant en avait ravivé les couleurs. Le lit était le même, seulement un patient sculpteur sur bois avait bouché les piqûres de tarets, ajusté aux figurines de la frise les nez et les doigts qui manquaient, continué les feuillages interrompus, rendu leurs arêtes aux ornements frustes et remis le vieux meuble en son intégrité primitive. Une brocatelle verte et blanche du même dessin que l’autre se plissait entre les spirales des colonnes torses, bien cirées et bien frottées.
La délicate Isabelle n’avait pas voulu se livrer à un luxe intempestif, toujours facile quand on dispose de grosses sommes; mais elle avait pensé à charmer l’âme d’un mari tendrement aimé, en lui rendant ses impressions d’enfance dépouillées de leur misère et de leur tristesse. Tout semblait gai dans ce manoir naguère si mélancolique. Les portraits même des aïeux, débarbouillés de leur crasse, restaurés et vernis, souriaient, dans leurs cadres d’or, avec un air juvénile. Les douairières revêches, les chanoinesses prudes, ne faisaient plus, comme autrefois, la moue à Isabelle, de comédienne devenue baronne; elles l’accueillaient comme de la famille.
Il n’y avait plus dans la cour ni orties, ni ciguës, ni aucune de ces mauvaises herbes que favorisent l’humidité, la solitude et l’incurie. Les pavés, sertis de ciment, ne présentaient plus cette bordure verte indice des maisons abandonnées. Par leurs vitres claires, les fenêtres des chambres dont les portes étaient jadis condamnées, laissaient voir des rideaux de riche étoffe qui montraient qu’elles étaient prêtes à recevoir des hôtes.
On descendit au jardin par un perron dont les marches, raffermies et dégagées de mousses, ne vacillaient plus sous le pied trop confiant. Au bas de la rampe s’épanouissait, précieusement conservé, l’églantier sauvage qui avait offert sa rose à la jeune comédienne, le matin du départ de Sigognac. Il en portait encore une qu’Isabelle cueillit et mit dans son sein, voyant là un présage heureux pour la durée de ses amours. Le jardinier n’avait pas moins travaillé que l’architecte; grâce à ses ciseaux, l’ordre s’était remis dans cette forêt vierge. Plus de branches gourmandes barrant le chemin, plus de broussailles aux ongles acérés; on y pouvait passer sans laisser sa robe aux épines. Les arbres avaient repris l’habitude du berceau et de la charmille. Les buis retaillés encadraient dans leurs compartiments toutes les fleurs que peut verser la corbeille de Flore. Au fond du jardin, la Pomone, guérie de sa lèpre, étalait sa blanche nudité de déesse. Un nez de marbre adroitement soudé lui restituait son profil à la grecque. Il y avait en son panier des fruits sculptés et non plus des champignons vénéneux. Le mufle de lion vomissait dans sa vasque une eau abondante et pure. Des plantes grimpantes, balançant des clochettes de toutes couleurs et accrochant leurs vrilles à un treillage solide peint en vert, cachaient pittoresquement la muraille de clôture et donnaient un air agréablement rustique au cabinet de rocailles servant de niche à la statue. Jamais, même en leurs beaux jours, le château ni le jardin n’avaient été accommodés avec tant de richesse et de goût. La splendeur de Sigognac, si longtemps éclipsée, brillait de tout son éclat!
Sigognac, étonné et ravi comme s’il marchait dans un rêve, serrait contre son cœur le bras d’Isabelle et laissait couler sans honte, sur ses joues, deux larmes d’attendrissement.