«Maintenant, dit Isabelle, que nous avons tout bien vu, il faut visiter les domaines que j’ai rachetés sous main, pour reconstituer telle qu’elle était ou peu s’en faut, l’antique baronnie de Sigognac. Permettez-moi d’aller mettre un habit de cheval. Je ne serai pas longue, ayant par mon premier métier l’habitude de changer prestement de costume. Pendant ce temps, choisissez vos montures et faites-les seller.»

Vallombreuse emmena Sigognac, qui vit dans l’écurie, naguère déserte, dix beaux chevaux séparés par des stalles de chêne, et piétinant une litière nattée. Leurs croupes fermes et polies brillaient d’une lueur satinée et, entendant des visiteurs, les nobles bêtes tournèrent vers eux leurs yeux intelligents. Un hennissement éclata soudain; c’était l’honnête Bayard qui reconnaissait son maître et le saluait à sa façon; ce vieux serviteur, qu’Isabelle n’avait eu garde de renvoyer, occupait au bout de la file la place la plus chaude et la plus commode. Sa mangeoire était pleine d’avoine moulue, pour que ses longues dents n’eussent pas la peine de la triturer; entre ses jambes dormait son camarade Miraut, qui se leva et vint lécher la main du Baron. Quant à Béelzébuth, s’il n’avait pas paru encore, il n’en faut pas accuser son bon petit cœur de chat, mais les habitudes prudentes de sa race, que tout ce remue-ménage en un lieu jadis si tranquille effarouchait singulièrement. Caché dans un grenier, il attendait la nuit pour se produire et rendre ses devoirs à son maître bien-aimé.

Le Baron, après avoir flatté Bayard de la main, choisit un bel alezan, qu’on sortit aussitôt de l’écurie; le duc prit un genet d’Espagne à tête busquée, digne de porter un infant, et l’on mit pour la baronne, sur un délicieux palefroi blanc dont le pelage semblait argenté, une riche selle de velours vert.

Bientôt Isabelle parut habillée d’un costume d’amazone le plus galant du monde, qui faisait valoir les avantages de sa taille faite au tour. C’était une veste de velours bleu relevée de boutons, de brandebourgs et de soutaches d’argent, avec des basques tombant sur une longue jupe en satin gris de perle. Sa coiffure consistait en un chapeau d’homme, de feutre blanc, ombragé d’une plume bleue frisée, s’allongeant par derrière jusque sur le col. Pour que la rapidité de la course ne les dérangeât point, les blonds cheveux de la jeune femme étaient serrés dans un réseau d’azur à petites perles d’argent d’une coquetterie charmante.

Ajustée ainsi, Isabelle était adorable et, devant elle, les beautés les plus altières de la cour eussent été forcées d’amener pavillon. Cet habit cavalier faisait ressortir, dans la grâce ordinairement si modeste de la baronne, un côté fier qui sentait son origine illustre. C’était bien toujours Isabelle, mais c’était aussi la fille d’un prince, la sœur d’un duc, la femme d’un gentilhomme dont la noblesse datait d’avant les croisades. Vallombreuse le remarqua et ne put s’empêcher de dire: «Ma sœur, que vous avez aujourd’hui grande mine! Hippolyte, reine des Amazones, n’était certes pas plus superbe et plus triomphante!»

Isabelle, à qui Sigognac tint le pied, se mit légèrement en selle; le duc et le Baron enfourchèrent leurs montures, et la cavalcade déboucha sur la place du château, où elle rencontra le marquis de Bruyères et quelques gentilshommes du voisinage, qui venaient complimenter les nouveaux époux. On voulait rentrer, comme la politesse l’exigeait, mais les visiteurs prétendirent qu’ils ne seraient pas fâcheux jusqu’à interrompre une promenade commencée, et firent tourner tête à leurs chevaux, pour accompagner le jeune couple et le duc de Vallombreuse.

La chevauchée, grossie de cinq ou six personnes en habit de gala, car les hobereaux s’étaient faits le plus braves qu’ils avaient pu, prenait un air cérémonieux et magnifique. C’était un vrai cortège de princesse. On parcourut, en suivant un chemin bien entretenu, des prés verdoyants, des terres auxquelles la culture avait rendu la fertilité, des métairies en plein rapport, des bois savamment aménagés. Tout cela appartenait à Sigognac. La lande, avec les bruyères violettes, semblait s’être reculée du château.

Comme on passait dans un bois de sapins, sur la limite de la baronnie, des abois de chiens se firent entendre, et bientôt parut Yolande de Foix, suivie de son oncle le commandeur et d’un ou deux galants. Le chemin était étroit et les deux troupes se frôlèrent en sens inverse, bien que chacune tâchât de faire place à l’autre. Yolande, dont le cheval piaffait et se cabrait, effleura de sa jupe la jupe d’Isabelle. Le dépit empourprait ses joues, et sa colère cherchait quelque insulte, mais Isabelle avait une âme au-dessus des vanités féminines; l’idée de se venger du regard dédaigneux qu’Yolande avait autrefois laissé tomber sur elle avec ce mot: «bohémienne,» presque à cette même place, ne lui vint seulement pas à l’esprit; elle pensa que ce triomphe d’une rivale pouvait blesser, sinon le cœur, du moins l’orgueil d’Yolande, et d’un air digne, modeste et gracieux, elle salua mademoiselle de Foix, qui fut bien forcée, ce dont elle manqua enrager, de répondre par une légère inclination de tête. Le baron de Sigognac lui fit, d’un air détaché et tranquille, un salut parfaitement respectueux, et Yolande ne surprit pas dans les yeux de son ex-adorateur une étincelle de l’ancienne flamme. Elle cravacha son cheval et partit au galop entraînant sa petite troupe.

«Par les Vénus et les Cupidons, dit gaiement Vallombreuse au marquis de Bruyères près duquel il chevauchait, voici une belle fille, mais elle a l’air diablement revêche et farouche! Quels regards elle lançait à ma sœur! C’était autant de coups de stylet.

—Quand on a été la reine d’un pays, répondit le marquis, on n’est pas bien aise d’être détrônée, et la victoire reste décidément à madame la baronne de Sigognac.»