La cavalcade rentra au château. Un somptueux repas, servi dans la salle où jadis le pauvre Baron avait fait souper les comédiens avec leurs propres provisions, n’ayant rien en son garde-manger, attendait les hôtes, qui furent charmés de sa belle ordonnance. Une riche argenterie aux armes de Sigognac étincelait sur une nappe damassée, dont la trame montrait, parmi ses ornements, des cigognes héraldiques. Les quelques pièces de l’ancien service qui n’étaient pas tout à fait hors d’usage avaient été religieusement conservées et mêlées aux pièces récentes, pour que ce luxe n’eût pas l’air trop récent, et que l’ancien Sigognac contribuât un peu aux splendeurs du nouveau. On se mit à table. La place d’Isabelle était la même qu’elle occupait dans cette fameuse nuit qui avait changé le destin du Baron; elle y pensait, Sigognac aussi, car les époux échangèrent un sourire d’amants, attendri de souvenir et lumineux d’espérance. Près de la crédence sur laquelle l’écuyer tranchant découpait les viandes, se tenait debout un homme de taille athlétique, à large face pâle, entourée d’une épaisse barbe brune, vêtu de velours noir et portant au cou une chaîne d’argent, qui, de temps à autre, donnait des ordres aux laquais d’un air majestueux. Près d’un buffet chargé de bouteilles, les unes pansues, les autres effilées, quelques-unes nattées de sparterie, selon les provenances, se trémoussait avec beaucoup d’activité, malgré son tremblement sénile, une figure falotte, au nez rabelaisien tout fleuronné de bubelettes, aux joues fardées de purée septembrale, aux petits yeux vairons pleins de malice et surmontés d’un sourcil circonflexe. Sigognac, regardant par hasard de ce côté, reconnut dans le premier le tragique Hérode, dans le second le grotesque Blazius. Isabelle, voyant qu’il s’était aperçu de leur présence, lui dit à l’oreille que, pour mettre désormais ces braves gens à l’abri des misères de la vie théâtrale, elle avait fait l’un intendant et l’autre sommelier de Sigognac, conditions fort douces et n’exigeant pas grand travail; de quoi le Baron tomba d’accord et approuva sa femme.
Le repas allait son train, et les flacons, activement remplacés par Blazius, se succédaient sans interruption, lorsque Sigognac sentit une tête s’appuyer sur un de ses genoux, et sur l’autre des griffes acérées jouer un air de guitare bien connu. C’étaient Miraut et Béelzébuth qui, profitant d’une porte entr’ouverte, s’étaient glissés dans la salle, et, malgré la peur que leur inspirait cette splendide et nombreuse compagnie, venaient réclamer de leur maître leur part du festin. Sigognac opulent n’avait garde de repousser ces humbles amis de sa misère; il flatta Miraut de la main, gratta le crâne essorillé de Béelzébuth, et leur fit à tous deux une abondante distribution de bons morceaux. Les miettes consistaient cette fois en lardons de pâté, en reliefs de perdrix, en filets de poisson et autres mets succulents. Béelzébuth ne se sentait pas d’aise et, de sa patte griffue, il réclamait toujours quelque nouveau rogaton, sans lasser l’inaltérable patience de Sigognac, que cette voracité amusait. Enfin, gonflé comme une outre, marchant à pas écarquillés, pouvant, à peine filer son rouet, le vieux chat noir se retira dans la chambre tapissée en verdure de Flandre, et se roula en boule à sa place accoutumée, pour digérer cette copieuse réfection.
Vallombreuse tenait tête au marquis de Bruyères, et les hobereaux ne se lassaient pas de porter la santé des époux avec des rouges bords, à quoi Sigognac, sobre de nature et d’habitude, répondait en trempant le bout de ses lèvres dans son verre toujours plein, car il ne le vidait jamais. Enfin les hobereaux, la tête pleine de fumées, se levèrent de table chancelants, et gagnèrent, un peu aidés des laquais, les appartements qu’on avait préparés pour eux.
Isabelle, sous prétexte de fatigue, s’était retirée au dessert. Chiquita, promue à la dignité de femme de chambre, l’avait défaite et accommodée de nuit, avec cette activité silencieuse qui caractérisait son service. C’était maintenant une belle fille que Chiquita. Son teint, que ne tannaient plus les intempéries des saisons, s’était éclairci, tout en gardant cette pâleur vivace et passionnée que les peintres admirent fort. Ses cheveux, qui avaient fait connaissance avec le peigne, étaient proprement retenus par un ruban rouge dont les bouts flottaient sur sa nuque brune; à son col, on voyait toujours le fil de perles donné par Isabelle, et qui, pour la bizarre jeune fille, était le signe visible de son servage volontaire, une sorte d’emprise que la mort seule pouvait rompre. Sa robe était noire et portait le deuil d’un amour unique. Sa maîtresse ne l’avait pas contrariée en cette fantaisie. Chiquita, n’ayant plus rien à faire dans la chambre, se retira après avoir baisé la main d’Isabelle, comme elle n’y manquait jamais chaque soir.
Lorsque Sigognac rentra dans cette chambre où il avait passé tant de nuits solitaires et tristes, écoutant les minutes longues comme des heures, tomber goutte à goutte, et le vent gémir lamentablement derrière la vieille tapisserie, il aperçut, à la lueur d’une lanterne de Chine suspendue au plafond, entre les rideaux de brocatelle verte et blanche, la jolie tête d’Isabelle qui se penchait vers lui avec un chaste et délicieux sourire. C’était la réalisation complète de son rêve, alors que, n’ayant plus d’espoir et se croyant à jamais séparé d’Isabelle, il regardait le lit vide avec une mélancolie profonde. Décidément, le destin faisait bien les choses!
Vers le matin, Béelzébuth, en proie à une agitation étrange, quitta le fauteuil où il avait passé la nuit, et grimpa péniblement sur le lit. Arrivé là, il heurta de son nez la main de son maître endormi encore, et il essaya un ron-ron qui ressemblait à un râle. Sigognac s’éveilla et vit Béelzébuth le regardant comme s’il implorait un secours humain, et dilatant outre mesure ses grands yeux verts vitrés déjà et à demi éteints. Son poil avait perdu son brillant lustré et se collait comme mouillé par les sueurs de l’agonie; il tremblait et faisait pour se tenir sur ses pattes des efforts extrêmes. Toute son attitude annonçait la vision d’une chose terrible. Enfin il tomba sur le flanc, fut agité de quelques mouvements convulsifs, poussa un sanglot semblable au cri d’un égorgé, et se raidit comme si des mains invisibles lui distendaient les membres. Il était mort. Ce hurlement funèbre interrompit le sommeil de la jeune femme.
«Pauvre Béelzébuth, dit-elle en voyant le cadavre du chat, il a supporté la misère de Sigognac, il n’en connaîtra pas la prospérité!»
Béelzébuth, il faut l’avouer, mourait victime de son intempérance. Une indigestion l’avait étouffé. Son estomac famélique n’était pas habitué à de telles frairies. Cette mort toucha Sigognac plus qu’on ne saurait dire. Il ne pensait point que les animaux fussent de pures machines, et il accordait aux bêtes une âme de nature inférieure à l’âme des hommes, mais capable cependant d’intelligence et de sentiment. Cette opinion, d’ailleurs, est celle de tous ceux qui, ayant vécu longtemps dans la solitude en compagnie de quelque chien, chat, ou tout autre animal, ont eu le loisir de l’observer et d’établir avec lui des rapports suivis. Aussi, l’œil humide et le cœur pénétré de tristesse, enveloppa-t-il soigneusement le pauvre Béelzébuth dans un lambeau d’étoffe, pour l’enterrer le soir, action qui eût peut-être paru ridicule et sacrilège au vulgaire.
Quand la nuit fut tombée, Sigognac prit une bêche, une lanterne, et le corps de Béelzébuth, roide dans son linceul de soie. Il descendit au jardin, et commença à creuser la terre au pied de l’églantier, à la lueur de la lanterne dont les rayons éveillaient les insectes, et attiraient les phalènes qui venaient en battre la corne de leurs ailes poussiéreuses. Le temps était noir. A peine un coin de la lune se devinait-il à travers les crevasses d’un nuage couleur d’encre, et la scène avait plus de solennité que n’en méritaient les funérailles d’un chat. Sigognac bêchait toujours, car il voulait enfouir Béelzébuth assez profondément pour que les bêtes de proie ne vinssent pas le déterrer. Tout à coup le fer de sa bêche fit feu comme s’il eut rencontré un silex. Le Baron pensa que c’était une pierre, et redoubla ses coups; mais les coups sonnaient bizarrement et n’avançaient pas le travail. Alors Sigognac approcha la lanterne pour reconnaître l’obstacle, et vit, non sans surprise, le couvercle d’une espèce de coffre en chêne, tout bardé d’épaisses lames de fer rouillé mais très-solides encore; il dégagea la boîte en creusant la terre alentour, et, se servant de sa bêche comme d’un levier, il parvint à hisser, malgré son poids considérable, le coffret mystérieux jusqu’au bord du trou, et le fit glisser sur la terre ferme. Puis il mit Béelzébuth dans le vide laissé par la boîte, et combla la fosse.
Cette besogne terminée, il essaya d’emporter sa trouvaille au château, mais la charge était trop forte pour un seul homme, même vigoureux, et Sigognac alla chercher le fidèle Pierre, pour qu’il lui vînt en aide. Le valet et le maître prirent chacun une poignée du coffre et l’emportèrent au château, pliant sous le faix.