Oui, répondit le brigand, tu es brave et fidèle... ([Page 72.])

et, parvenus à l’endroit le plus secret, ils se mirent activement à déranger des pierres et des brassées de broussailles, jusqu’à ce qu’ils eussent mis à nu cinq ou six planches saupoudrées de terre. Agostin souleva les planches, les jeta de côté, et descendit jusqu’à mi-corps dans la noire ouverture qu’elles laissaient béante. Était-ce l’entrée d’un souterrain ou d’une caverne, retraite ordinaire du brigand? la cachette où il serrait les objets volés? l’ossuaire où il entassait les cadavres de ses victimes?

Cette dernière supposition eût paru la plus vraisemblable au spectateur, si la scène eût eu d’autres témoins que les choucas perchés dans la sapinière.

Agostin se courba, parut fouiller au fond de la fosse, se redressa tenant entre les bras une forme humaine d’une roideur cadavérique, qu’il jeta sans cérémonie sur le bord du trou. Chiquita ne parut éprouver aucune frayeur à cette exhumation étrange, et tira le corps par les pieds à quelque distance de la fosse, avec plus de force que sa frêle apparence ne permettait d’en supposer. Agostin, continuant son lugubre travail, sortit encore de cet Haceldama cinq cadavres que la petite fille rangea auprès du premier, souriant comme une jeune goule prête à faire ripaille dans un cimetière. Cette fosse ouverte, ce bandit arrachant à leur repos les restes de ses victimes, cette petite fille aidant à cette funèbre besogne, tout cela sous l’ombre noire des sapins, composait un tableau fait pour inspirer l’effroi aux plus braves.

Le bandit prit un des cadavres, le porta sur la crête de l’escarpement, le dressa, et le fit tenir debout en fichant en terre le pieu auquel le corps était lié. Ainsi maintenu, le cadavre singeait assez à travers l’ombre l’apparence d’un homme vivant.

«Hélas! à quoi en suis-je réduit par le malheur des temps, dit Agostin avec un han de saint Joseph. Au lieu d’une bande de vigoureux drôles, maniant le couteau et l’arquebuse comme des soldats d’élite, je n’ai plus que des mannequins couverts de guenilles, des épouvantails à voyageurs, simples comparses de mes exploits solitaires! Celui-ci, c’était Matasierpes, le vaillant Espagnol, mon ami de cœur, un garçon charmant, qui avec sa navaja traçait des croix sur la figure des gavaches aussi proprement qu’avec un pinceau trempé dans du rouge; bon gentilhomme d’ailleurs, hautain comme s’il était issu de la propre cuisse de Jupiter, présentant le coude aux dames pour descendre de coche et détroussant les bourgeois d’une façon grandiose et royale! Voilà sa cape, sa golille et son sombrero à plume incarnadine que j’ai pieusement dérobés au bourreau comme des reliques, et dont j’ai revêtu l’homme de paille qui remplace ce jeune héros digne d’un meilleur sort. Pauvre Matasierpes! cela le contrariait d’être pendu, non qu’il se souciât du trépas, mais comme noble, il prétendait avoir le droit d’être décapité. Par malheur, il ne portait pas sa généalogie dans sa poche, et il lui fallut expirer perpendiculairement.»

Retournant près de la fosse, Agostin prit un autre mannequin coiffé d’un béret bleu:

«Celui-là, c’est Isquibaïval, un fameux, un vaillant, plein de cœur à l’ouvrage, mais il avait quelquefois trop de zèle et se laissait aller à tout massacrer: il ne faut pas détruire la pratique, que diable! Du reste, peu âpre au butin, toujours content de sa part. Il dédaignait l’or et n’aimait que le sang; brave nature! Et quelle belle attitude il eut sous la barre du tortionnaire, lorsqu’il fut roué en pleine place d’Orthez! Régulus et saint Barthélemy ne firent pas meilleure contenance dans les tourments. C’était ton père, Chiquita, honore sa mémoire et dis une prière pour le repos de son âme.»

La petite fit un signe de croix, et ses lèvres s’agitèrent comme murmurant les paroles sacrées.