Le troisième épouvantail avait le pot en tête et rendait entre les bras d’Agostin un bruit de ferraille. Un plastron de fer luisait vaguement sur son buffle en lambeaux, et des targettes brimballaient sur ses cuisses. Le bandit fourbit l’armure de sa manche pour lui rendre son éclat.
«Un éclair de métal qui flamboie dans l’ombre inspire parfois une terreur salutaire. On croit avoir affaire à des gens d’armes en vacance. Un vieux routier, celui-là! travaillant sur le grand chemin comme sur le champ de bataille, avec sang-froid, méthode et discipline. Une pistolade en pleine figure me le ravit. Quelle irréparable perte! Mais je vengerai bien sa mort!»
Le quatrième fantôme, drapé d’un manteau en dents de scie, fut comme les autres honoré d’une oraison funèbre. Il avait rendu l’âme à la question, ne voulant pas convenir, par modestie, de ses hauts faits, et refusant avec une constance héroïque de livrer les noms de ses camarades à la justice trop curieuse.
Le cinquième, représentant Florizel de Bordeaux, n’obtint pas de myriologie d’Agostin, mais un simple regret mêlé d’espérance. Florizel, la main la plus légère de la province pour tirer sur les ponts la soie ou la laine, ne se balançait pas comme les autres, moins heureux, aux chaînes du gibet, lavé de la pluie et piqué des corbeaux. Il voyageait aux frais de l’État sur les galères du roi dans les mers océanes et méditerranées. Ce n’était qu’un filou parmi des brigands, un renard dans une bande de loups; mais il avait des dispositions, et, perfectionné à l’école de la chiourme, il pouvait devenir un sujet d’importance; on n’est pas parfait du premier coup. Agostin attendait impatiemment que cet aimable personnage s’échappât du bagne et lui revînt.
Gros et court, vêtu d’une souquenille cerclée par une large ceinture de cuir, coiffé d’un chapeau à larges bords, le sixième mannequin fut planté un peu en avant des autres comme un chef d’escouade.
«Tu mérites cette place d’honneur, fit Agostin en s’adressant à l’épouvantail, patriarche du grand chemin, Nestor de la tire, Ulysse de la pince et du croc, ô grand Lavidalotte, mon guide et mon maître, toi qui me reçus parmi les chevaliers de la belle Étoile, et qui, de mauvais écolier que j’étais, me fis bandit émérite. Tu m’appris à parler le narquois, à me déguiser de vingt manières diverses, comme feu Protéus quand il était pressé des gens; à ficher le couteau dans le nœud d’une planche à trente pas de distance; à moucher une chandelle d’un coup de pistolet; à passer comme la bise à travers les serrures; à me promener invisible par les logis, de même que si j’eusse eu une main de gloire en ma possession; à trouver les cachettes les plus absconses, et cela sans baguette de coudrier! Que de bonnes doctrines j’ai reçues de toi, grand homme! et comme tu me fis voir, par raisons éloquemment déduites, que le travail était fait pour les sots! Pourquoi faut-il que la fortune marâtre t’ait réduit à mourir de faim dans cette caverne, dont les issues étaient gardées et où les sergents n’osaient pénétrer; car nul ne se soucie, pour brave qu’il soit, d’affronter le lion en son antre même; mourant, il peut encore abattre cinq ou six compagnons, de sa griffe ou de sa dent! Allons, toi à qui, indigne, j’ai succédé, commande sagement cette petite troupe chimérique et fallote, ces mannequins spectres des braves que nous avons perdus, et qui, bien que défunts, rempliront encore, comme le Cid mort, leur office de vaillants. Vos ombres, glorieux bandits, suffiront à détrousser ces bélîtres.»
Sa besogne terminée, le bandit alla se planter sur la route pour juger de l’effet de la mascarade. Les brigands de paille avaient l’air suffisamment horrifique et féroce, et l’œil de la peur pouvait s’y tromper dans l’ombre de la nuit ou le crépuscule du matin, à cette heure louche où les vieux saules, avec leurs tronçons de branches, prennent au rebord des fossés la physionomie d’hommes vous montrant le poing ou brandissant des coutelas.
«Agostin, dit Chiquita, tu as oublié d’armer tes mannequins!
—C’est vrai, répondit le brigand. A quoi donc pensais-je? Les plus beaux génies ont leurs distractions; mais cela peut se réparer.»
Et il mit au bout de ces bras inertes de vieux fûts d’arquebuses, des épées rouillées, ou même de simples bâtons couchés en joue; avec cet arsenal, la troupe avait au bord des talus un aspect suffisamment formidable.