Jeanne, une des femmes de la marquise, lui présenta la boîte à mouches, dernier complément de toilette indispensable à cette époque pour quelqu’un qui se piquait d’élégance. Madame de Bruyères en posa une vers le coin de la bouche et chercha longtemps la place de l’autre, celle qu’on nomme assassine, parce que les plus fiers courages en reçoivent des atteintes qu’ils ne sauraient parer. Les femmes de chambre, semblant comprendre combien c’était chose grave, restaient immobiles et retenaient leur souffle pour ne pas troubler les coquettes réflexions de leur maîtresse. Enfin le doigt hésitant se fixa, et un point de taffetas, astre noir sur un ciel de blancheur, moucheta comme un signe naturel la naissance du sein gauche. C’était dire en galants hiéroglyphes qu’on ne pouvait arriver à la bouche qu’en passant par le cœur.

Satisfaite d’elle-même, après un dernier coup d’œil jeté au miroir de Venise penché sur la toilette, la marquise se leva et fit quelques pas dans la chambre; mais, se ravisant bientôt, car elle s’était aperçue qu’il lui manquait quelque chose, elle revint et prit dans un coffret une grosse montre, un œuf de Nuremberg, comme on disait alors, curieusement émaillée de diverses couleurs, constellée de brillants, et suspendue à une chaîne terminée par un crochet qu’elle agrafa dans sa ceinture, près d’un petit miroir à main encadré de vermeil.

«Madame est en beauté aujourd’hui, dit Jeanne d’une voix câline; elle est coiffée à son avantage, et sa robe lui sied on ne peut mieux.

—Tu trouves? répondit la marquise, traînant ses paroles avec une nonchalance distraite; il me semble au contraire que je suis laide à faire peur. J’ai les yeux cernés, et cette couleur me grossit. Si je me mettais en noir? Qu’en penses-tu, Jeanne? le noir fait paraître mince.

—Si madame le désire, je vais lui passer sa robe de taffetas queue-de-merle ou fleur-de-prune, ce sera l’affaire d’un instant, mais je crains que madame ne gâte une toilette bien réussie.

—Ce sera de ta faute, Jeanne, si je mets les Amours en fuite et si je ne fais pas ce soir ma récolte de cœurs. Le Marquis a-t-il invité beaucoup de monde à cette comédie?

—Plusieurs messagers sont partis dans diverses directions. La compagnie ne saurait manquer d’être nombreuse: on viendra de tous les châteaux des environs. Les occasions de divertissement sont si rares en ce pays!

—C’est vrai, dit la marquise en soupirant; on y vit dans une terrible frugalité de plaisirs. Et ces comédiens, les as-tu vus, Jeanne? En est-il parmi eux qui soient jeunes, de belle mine et de prestance galante?

—Je ne saurais trop dire à madame; ces gens-là ont plutôt des masques que des visages; la céruse, le fard, les perruques leur donnent de l’éclat aux chandelles et les font paraître tout autres qu’ils ne sont. Cependant il m’a semblé qu’il y en avait un point trop déchiré et qui prend des airs de cavalier; il a de belles dents et la jambe assez bien faite.

—Ce doit être l’amoureux, Jeanne, dit la marquise; on choisit pour cela le plus joli garçon de la troupe, car il serait malséant de débiter des cajoleries avec un nez en trompette et de se jeter sur des genoux cagneux pour faire une déclaration.