—Cela serait en effet fort vilain, dit en riant la suivante. Les maris sont comme ils peuvent, mais les amants doivent être sans défauts.
—Aussi j’aime ces galants de comédie, toujours fleuris de langage, experts à pousser les beaux sentiments, qui se pâment aux pieds d’une inhumaine, attestent le ciel, maudissent la fortune, tirent leur épée pour s’en percer la poitrine, jettent feux et flammes comme volcans d’amour, et disent de ces choses à ravir en extase les plus froides vertus; leurs discours me chatouillent agréablement le cœur, et il me semble parfois que c’est à moi qu’ils s’adressent. Souvent même les rigueurs de la dame m’impatientent, et je la gourmande à part moi de faire ainsi languir et sécher un si parfait amant.
—C’est que madame a l’âme bonne, répliqua Jeanne, et ne se plaît point à voir souffrir. Pour moi, je suis d’humeur plus féroce, et cela me divertirait de voir quelqu’un mourir d’amour tout de bon. Les belles phrases ne me persuadent point.
—Il te faut du positif, Jeanne, et tu as l’esprit un peu enfoncé dans la matière. Tu ne lis pas comme moi les romans et pièces de théâtre. Ne me disais-tu pas tout à l’heure que le galant de la troupe était joli garçon?
—Madame la marquise peut en juger elle-même, dit la suivante, debout près de la fenêtre: le voilà précisément qui traverse la cour, sans doute pour se rendre à l’orangerie, où l’on dresse le théâtre.»
La marquise s’approcha de la croisée et vit le Léandre marchant à petits pas, d’un air songeur, comme quelqu’un absorbé par une passion profonde. A tout hasard, il affectait cette attitude mélancolique dont les femmes se préoccupent, devinant quelque peine de cœur à consoler. Arrivé sous le balcon, il leva la tête avec un certain mouvement, qui donna à ses yeux un lumineux particulier, fixa sur la croisée un regard long, triste et chargé de désespérance de l’amour impossible, bien qu’exprimant aussi l’admiration la plus vive et la plus respectueuse. Apercevant la marquise, dont le front s’appuyait à la vitre, il ôta son chapeau de façon à balayer la terre avec la plume, et fit un de ces saluts profonds comme on en fait aux reines et aux déités, et qui marquent la distance de l’Empyrée au néant. Puis il se couvrit d’un geste plein de grâce, reprenant avec un air superbe son arrogance de cavalier, abjurée un moment aux pieds de la beauté. Ce fut net, précis et bien fait. Un véritable seigneur rompu au monde, usagé en la cour, n’eût pas mieux saisi la nuance.
Flattée de ce salut à la fois discret et prosterné, où l’on rendait si bien à son rang ce qu’on lui devait, la marquise de Bruyères ne put s’empêcher d’y répondre par une faible inclination de tête accompagnée d’un imperceptible sourire.
Ces signes favorables n’échappèrent point au Léandre, et sa fatuité naturelle ne manqua pas de s’en exagérer la portée. Il ne douta pas un seul instant que la marquise ne fût amoureuse de lui, et son imagination extravagante se mit à bâtir là-dessus tout un roman chimérique. Il allait enfin accomplir le rêve de toute sa vie, avoir une aventure galante avec une vraie grande dame, dans un château quasi princier, lui, pauvre comédien de province, plein de talent sans doute, mais qui n’avait point encore joué devant la cour. Rempli de ces billevesées, il ne se sentait pas d’aise; son cœur se gonflait, sa poitrine se dilatait, et, la répétition finie, il rentra chez lui pour écrire un billet du style le plus hyperbolique, qu’il comptait bien faire parvenir à la marquise.
Comme tous les rôles de la pièce étaient sus, dès que les invités du marquis furent arrivés, la représentation des Rodomontades du capitaine Matamore put avoir lieu.
L’orangerie, transformée en salle de théâtre, offrait le plus charmant coup d’œil. Des bouquets de bougies, fixées aux murailles par des bras ou des appliques, y répandaient une clarté douce, favorable aux parures des femmes, sans nuire à l’effet de la scène. En arrière des spectateurs, sur des planches formant gradins, on avait placé les orangers, dont les feuillages et les fruits, échauffés par la tiède atmosphère de la salle, dégageaient une odeur des plus suaves, se mêlant aux parfums du musc, du benjoin, de l’ambre et de l’iris.