«Il vaut mieux, dit le brigand, gagner au pied. Cette charogne attire les loups, lesquels sont principalement enragés de faim en temps de neige où ils ne trouvent rien à manger. J’en tuerai bien quelques-uns comme j’ai fait de celui-ci; mais ils peuvent venir par douzaines et, si je m’endormais, il me serait désagréable de me réveiller dans l’estomac d’une bête carnassière. Moi croqué, ils ne feraient qu’une bouchée de toi, mauviette, qui as les os tendres. Sus donc, détalons au plus vite. Cette carcasse les occupera. Tu peux marcher à présent, n’est-ce pas?

—Oui, répondit Chiquita qui n’était pas un enfant gâté élevé dans du coton, ce court sommeil m’a rendu mes forces. Pauvre Agostin, tu ne seras plus obligé de me porter comme un paquet embarrassant. D’ailleurs, quand mes pieds refuseront le service, ajouta-t-elle avec une énergie sauvage, coupe-moi le cou de ton grand couteau et jette-moi au fossé, je te dirai merci.»

Le bandit aux mannequins et la petite fille s’éloignèrent d’un pas rapide, et au bout de quelques minutes ils s’étaient perdus dans l’ombre. Rassurés par leur départ, les corbeaux descendirent des arbres voisins, s’abattirent sur la rosse crevée et commencèrent leur festin charogneux. Deux ou trois loups arrivèrent bientôt pour prendre leur part de cette franche lippée, sans s’étonner des battements d’aile, des croassements, et des coups de bec de leurs noirs commensaux. En peu d’heures, tant ils travaillaient de bon courage, quadrupèdes et volatiles, le cheval, nettoyé jusqu’aux os, apparut aux clartés du matin, à l’état de squelette préparé comme par des chirurgiens vétérinaires. Il n’en restait que la queue et les sabots.

Le Tyran vint, quand il fit grand jour, avec un garçon de ferme pour chercher le chariot. Il heurta du pied la carcasse du loup à demi rongée et vit entre les brancards, sous les harnais, que les crocs ni les becs n’avaient entamés, l’anatomie de la pauvre bête. Le sac de jetons répandait sa fausse monnaie sur la route, et la neige montrait soigneusement moulées des empreintes, les unes grandes, les autres petites, qui aboutissaient à la charrette, puis s’en éloignaient.

«Il paraît, dit le Tyran, que le chariot de Thespis a reçu cette nuit des visites de plus d’un genre. O bienheureux accident, qui nous as forcés d’interrompre notre odyssée comique, je ne saurais trop te bénir! Grâce à toi, nous avons évité les loups à deux pieds et à quatre pattes, non moins dangereux, sinon davantage. Quel régal eût été pour eux la chair tendre de ces poulettes, Isabelle et Sérafine, sans compter notre vieille peau coriace!»

Pendant que le Tyran syllogisait à part lui, le valet de Bellombre dégageait le chariot et y attelait le cheval qu’il avait amené, quoique l’animal renâclât de peur à l’aspect terrifiant pour lui du squelette et à l’odeur fauve du loup dont le sang tachait la neige.

La charrette fut remisée dans la cour de la ferme sous un hangar. Il n’en manquait rien, et même il s’y trouvait quelque chose de plus: un petit couteau, de ceux qu’on fabrique à Albaceite, tombé de la poche de Chiquita pendant son court sommeil, et qui portait sur sa lame aiguë cette menaçante devise en espagnol:

Cuando esta vivora pica,
No hay remedio en la botica.

Cette trouvaille mystérieuse intrigua beaucoup le Tyran et fit tomber en rêverie Isabelle, qui était un peu superstitieuse et tirait volontiers des présages, bons ou funestes, d’après ces petits incidents inaperçus des autres ou sans valeur à leurs yeux. La jeune femme hâblait le castillan comme toutes les personnes un peu instruites à cette époque, et le sens alarmant de l’inscription ne lui échappait point.

Scapin était parti pour le bourg revêtu de son beau costume zébré de rose et de blanc, sa grande fraise dûment tuyautée et godronnée, la toque sur les yeux, la cape au coin de l’épaule, l’air superbe et triomphant. Il marchait repoussant sa caisse du genou avec un mouvement automatique et rhythmé qui sentait fort son soldat; en effet, Scapin l’avait été devant qu’il se fût rendu comédien. Quand il eut gagné la place de l’Église, déjà escorté de quelques polissons qu’émerveillait son accoutrement bizarre, il assura sa toque, se piéta, et attaquant la peau d’âne de ses baguettes, il produisit un roulement si bref, si magistral, si impératif, qu’il eût éveillé les morts aussi bien que la trompette du jugement dernier. Jugez de l’effet qu’il fit sur les vivants. Toutes les fenêtres et les portes s’ouvrirent comme mues par un même ressort. Des têtes embéguinées s’y montrèrent plongeant des regards curieusement effarés sur la place. Un second roulement, petillant comme une mousquetade et grave comme un tonnerre, vida les maisons, où ne demeurèrent que les malades, les grabataires et femmes en gésine. Au bout de quelques minutes, tout le village réuni formait un large cercle autour de Scapin. Pour mieux fasciner son public, le rusé drôle exécuta sur sa caisse plusieurs batteries et contre-batteries d’une façon si vive, si juste et si dextre que les baguettes disparaissaient dans la rapidité, quoique les poignets ne semblassent point bouger. Dès qu’il vit les bouches ouvertes toutes grandes des bons villageois affecter cette forme d’O qui, d’après les maîtres peintres, en leurs cahiers de caractères, est la suprême expression de l’étonnement, il arrêta tout d’un coup son vacarme; puis, après un court silence, il commença d’une voix glapissante, dont il variait fantasquement les intonations, cette harangue emphatique et burlesque: