«Ce soir, occasion unique! grand spectacle! représentation extraordinaire! les illustres comédiens de la troupe déambulatoire, dirigée par le sieur Hérode, qui ont eu l’honneur de jouer devant des têtes couronnées et des princes du sang, se trouvant de passage dans ce pays, donneront pour cette fois seulement, car ils sont attendus à Paris, où la cour les désire, une pièce merveilleusement amusante et comique, intitulée les Rodomontades du capitaine Fracasse! avec costumes neufs, jeux de scène inédits et bastonnades réglées, les plus divertissantes du monde. A la fin du spectacle, mademoiselle Sérafine dansera la morisque, augmentée de passe-pieds, tordions et cabrioles au dernier goût du jour, en s’accompagnant du tambour de basque dont elle joue mieux qu’aucune gitana d’Espagne. Ce sera très-plaisant à voir. La représentation aura lieu dans la grange de maître Bellombre, disposée à cet effet et abondamment pourvue de banquettes et luminaires. Travaillant plutôt pour la gloire que pour le profit, nous accepterons non-seulement l’argent, mais encore les denrées et provisions de bouche en faveur de ceux qui n’auraient pas de monnaie. Qu’on se le dise!»
Ayant terminé son discours, Scapin tambourina si furieusement, par manière de péroraison, que les vitres de l’église en tremblèrent dans leur réseau de plomb et que plusieurs chiens s’enfuirent en hurlant, plus effrayés que s’ils eussent eu des poêlons d’airain attachés à la queue.
A la ferme, les comédiens, aidés par Bellombre et ses valets, avaient déjà travaillé. Dans le fond de la grange, des planches posées sur des tonneaux formaient le théâtre. Trois ou quatre bancs empruntés au cabaret remplissaient l’office de banquettes; mais, pour le prix, on ne pouvait exiger qu’elles fussent rembourrées et couvertes de velours. Les araignées filandières s’étaient chargées de décorer le plafond, et les larges rosaces de leurs toiles se suspendaient d’une poutre à l’autre. Quel tapissier, fût-il de la cour, eût pu produire une tenture plus fine, plus délicate et aériennement élaborée, même en satin de Chine? Ces toiles pendantes ressemblaient à ces bannières armoriées qu’on voit aux chapitres des chevaleries et ordres royaux. Spectacle fort noble pour qui eût pu jouir, en imaginative, de ce rapprochement.
Les bœufs et vaches, dont on avait proprement relevé la litière, s’étonnaient de ce remue-ménage insolite et souvent détournaient la tête de leur crèche, jetant de longs regards vers le théâtre où les comédiens s’agitaient, répétant la pièce, afin de montrer à Sigognac les entrées et les sorties.
«Mes premiers pas sur la scène, dit en riant le Baron, ont pour spectateurs des veaux et des bêtes à cornes; il y aurait de quoi humilier mon amour-propre, si j’en avais.
—Et ce ne sera pas, répondit Bellombre, la dernière fois que vous aurez un tel public; il y a toujours dans la salle des imbéciles et des maris.»
Pour un novice Sigognac ne jouait point trop mal, et l’on sentait qu’il se formerait vite. Il avait la voix bonne, la mémoire sûre, et l’imagination assez lettrée pour ajouter à son rôle ces répliques qui naissent de l’occasion et donnent de la vivacité au jeu. La pantomime le gênait davantage, étant fort entremêlée de coups de bâton, lesquels révoltaient son courage, encore qu’ils ne vinssent que de bourrelets de toile peinte remplis d’étoupes; ses camarades, sachant sa qualité, le ménageaient autant que possible, et cependant il se courrouçait malgré lui, faisant terribles grimaces, horrifiques froncements de sourcils et regards torves.
Puis, se rappelant tout à coup l’esprit de son rôle, il reprenait une physionomie lâche, effarée et subitement couarde.
Bellombre, qui le regardait avec l’attention perspicace d’un vieux comédien expert et passé maître, lui cria de sa place: «Gardez de corriger en vous ces mouvements qui viennent de nature; ils sont très-bons et produiront une variété nouvelle de Matamore. Quand vous n’éprouverez plus ces bouillons colérés et indignations furieuses, feignez-les par artifice: Fracasse, qui est le personnage que vous avez à créer, car qui marche derrière les autres n’est jamais que le second, voudrait bien être brave; il aime le courage, les vaillants lui plaisent, et il s’indigne lui-même d’être si poltron. Loin du danger, il ne rêve qu’exploits héroïques, entreprises surhumaines et gigantesques; mais, quand vient le péril, son imagination trop vive lui représente la douleur des blessures, le visage camard de la mort, et le cœur lui manque; il se rebiffe d’abord à l’idée de se laisser battre, et la rage lui enfielle l’estomac, mais le premier coup abat sa résolution. Cette méthode vaut mieux que ces titubations de jambes, écarquillements d’yeux et autres grimaces plus simiesques qu’humaines par lesquelles les mauvais comédiens sollicitent le rire du public et perdent l’art.»
Sigognac suivit les conseils de Bellombre et régla son jeu d’après cette idée, si bien que les acteurs l’applaudirent et lui prophétisèrent un succès.