Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires chez les marchands de curiosités.
Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il portait toujours chez lui un costume du moyen âge.
Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention de Guttemberg autant que celle de l'artillerie.
En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou de velours.
Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre. Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.