De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne connaissait rien; au lieu du Di tanti palpiti, il chantait:
Tout est verlore,
La tintelore,
Tout est frelore, bei Gott!
de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin.
Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un rebec: il en eût même joué au besoin.
En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe. Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en lui parlant de Napoléon.
Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au chartrier de la ville.
Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y fallait un commentaire.
Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.