Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant pas mal aux acanthes des chapiteaux.
Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction; il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales; il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un éclat extraordinaire.
Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie ineffable et pure: elle se croyait en 1500.
Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas en style et en caractères évidemment modernes.
LE BOL DE PUNCH
L'orgie échevelée.
De Balzac.
L'orgie échevelée.
Jules Janin.
L'orgie échevelée.
P.-L. Jacob.
L'orgie échevelée.
Eugène Sue.
C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or, dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en déranger deux ou trois.