Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu! je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de métaphores.

D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.

Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait partie.

En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.

Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du fond.

Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier, l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient tout à fait en rapport avec leur extérieur.

Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance espagnole.

Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une sarbacane.

Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.

Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.