En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, et le renvoie comme un volant avec une raquette.

Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, intitulé le Bol de Punch, aille jusqu'à la page 370, qui est la colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait galette ou billot, écueil également à redouter.

Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son style court et menu. Il y a, dans les Marrons du Feu, une feuille qui ne contient que treize syllabes; c'est le nec plus ultra du genre, et il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur:

… Vestigia pronus adoro.

Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.

Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue, qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir.

Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de l'argent, je vous répondrai primo, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,

… Pour en avoir,

ce qui est très-logique; secundo, pour acheter des vieux pots du Japon et des magots de la Chine; tertio, pour manger du flan et des pommes de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de la monarchie citoyenne.

Maintenant, au bol de punch!