Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort aisée.
Une chose singulière, c'est que les deux charmantes misses n'étaient pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde, et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.
Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un même homme.
Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais totalement perdu la tête.
En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: Yu-Kiao-Li, ou les Deux Cousines. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une singulière admiration pour Yu-Kialo-Li, et je le prônai partout comme le plus beau roman du monde.
Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer, sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les deux petites et la conversation s'engagea:
—Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne sais laquelle prendre.
Elle sourit et me dit:
—Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent attendre.
Nous en restâmes là.