Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur mon cœur pendant mes six mois d'absence.
A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge, ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme, et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du siècle et l'immoralité du mariage.
La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une maîtresse.
L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage, car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde encore rancune.
Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison pourquoi je suis admirateur des romans chinois.
1833.
L'AME DE LA MAISON
CONTE
I
Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les yeux au plafond, je passe ma vie en revue.