Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est l'étude de toute mon existence.

Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes je ne m'en apercevrais pas.

Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à sortir.

Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou.

Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où; insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent; dans un état parfait de quiétude morale et physique.

Ainsi je vais… vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le sable.

Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt sur la terre.

Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou un bramine.

Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps perdu. Cette mort apparente est ma vie.

Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont pour moi une source de voluptés indéfinissables.