Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et rien n'est plus sot qu'un sot rire, s'il faut en croire le proverbe grec; il commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu son élégance, qui périclite visiblement.

Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.

Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au contraire!

Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents, journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi!

Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.

Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom, femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème Zafari, dans la pièce de Ruy Blas, ou par son propriétaire, avec lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de réparations à faire.

En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et son état. Rien n'a servi.

Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste, assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse:

—Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?

Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable, dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même.