L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés?

—C'est une question assez difficile à résoudre.

Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me le représentais.

Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.

En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à tous crins.

Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des génies exclusivement, faute d'autre société.

J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme un hareng sauret, d'après le proverbe: La lame use le fourreau, et le vers des Orientales: Son âme avait brisé son corps. Je m'étais arrangé là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à cette époque.

Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à savoir: L'homme de génie doit être GRAS.

Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré!

La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger, se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de temps elle prit du ventre.