Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf grand poëte et grand seigneur qu'il était.

M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous devenu?—M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui promet beaucoup.

Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie lui tomber dans l'estomac.

Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.—M. Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.

Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de longtemps.

Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des rêveurs de l'école de la Nouvelle Héloïse ou du jeune Werther, ce qui est peu substantiel et peu propre au développement des régions abdominales.

TABLE DES MATIÈRES

Préface.[I]
LES JEUNES-FRANCE
Sous la table, dialogue bachique sur plusieurs questions dehaute morale.[1]
Onuphrius, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann.[25]
Daniel Jovard, ou la Conversion d'un classique.[71]
Celle-ci et Celle-la, ou la Jeune-France passionnée.[96]
Elias Wildmanstadius, ou l'Homme moyen âge.[201]
Le Bol de Punch.[211]
CONTES HUMORISTIQUES
La Cafetière, conte fantastique.[249]
Laquelle des Deux, histoire perplexe.[262]
L'Ame de la Maison, conte.[273]
Le Garde National réfractaire.[309]
Deux Acteurs pour un rôle, conte.[324]
Une Visite nocturne.[339]
Feuillets de l'Album d'un jeune rapin.[346]
De l'Obésité en littérature.[363]

PARIS—IMP. SIMON RANÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, à 3 fr. 50 le volume