La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant qu'il soit peu. Oimè povero! Au diable les femmes!
—Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé. Oimè povero! Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable les femmes!
—As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le Miserere dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?
—Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un effet admirable.
—Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en semble, mon cher ami?
—Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde, à toi ma brune.
—Tope! c'est dit.
Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.
Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: Oimè povero! Au diable les femmes!
A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en trouvèrent on ne peut mieux.