Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les Saint-Simoniens.
Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge, heureusement pour lui et pour nous.
De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.
Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître.
Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate. Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la tête et monterait à cheval à rebours.
Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres, dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans, une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit: Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme il suit: M…..us Kwpl… un roman; dans six mois on en mettra le titre, le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.
Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.
CELLE-CI ET CELLE-LA
OU
LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE
Rosalinde.—Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une barbe?
Célie.—Non; il n'a qu'une barbe très-courte.
Rosalinde.—Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est reconnaissant envers le ciel.
Comme il vous plaira.
Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume, se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms.