Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort profondément.
Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique complet de jeune premier byronien!
Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!
Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien.
Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un pied convenable.
Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.
Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les cheveux assortis à la couleur de la peau.
Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.
Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées; le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.
Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh! admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en personne.