Par suite de ma concentration dans mon ego, cette idée m'est venue, maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel, les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme les confidents des tragédies, pour dire: Seigneur, et couper de quelques répliques mes interminables monologues.
Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci—0.
Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois.
On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges, ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais!
Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes! Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de tragédies en cinq actes et en vers.
Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.
Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort changé depuis quelque temps.
Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet… délirant. Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.
Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, peu, mais de l'estomac, passablement.
Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme Bonaparte l'a été de tous les conquérants.