Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie.
Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid.
Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je savais tout. Quoi donc?
Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les lire… si vous les avez lus.
Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que vous feriez bien d'en chercher un autre.
On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.
D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup de travail, à ne pas faire tache dans les Petites-Affiches, ou même dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups autant et plus que tout autre.
Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de l'Auberge des Adrets, pour me choisir un état parmi ceux que se donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée, je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie, philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique, professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne, répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu, je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.
Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais retourner à mon usage le vers de Térence:
Homo sum; nil a me humani alienum puto.