Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? 1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre, peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est l'habitude.
L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe, qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur.
Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses.
J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas la peine d'être mentionné.
Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du caractère.
Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent fois, et ne me reconnaîtriez pas.
Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en us, je n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe serait bientôt faite: Né—mort.
Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis pas un homme, je suis une huître.
J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et dont il devrait bien nous faire un livre.
Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi. N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb, ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les chats sont les tigres des pauvres diables.